Après moi le déluge

21 mai 2013
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Avant de se retirer « prématurément » de la présidence de la Région bruxelloise (en pleine législature, mais après 20 ans de pouvoir tout de même), Charles Picqué a pris une dernière grande décision : offrir les rives du canal à la promotion immobilière…

Au départ, on vous propose d’écrire une chronique dans une gazette et vous vous dites : pas de problème. Les sujets intéressants, mal traités ou occultés par les médias ne manquent pas ! Vous intitulez votre chronique de manière à indiquer que la résignation n’y aura pas cours. Vous êtes décidé à n’y évoquer que des sujets mobilisateurs susceptibles de provoquer une envie d’agir plutôt qu’un sentiment d’impuissance. Pourtant, quelques numéros plus tard, vous vous rendez compte qu’elle s’est transformée en catalogue de mauvaises nouvelles. Que s’est-il passé ?

Vous êtes le reflet de votre époque. L’esprit submergé de sujets révoltants, l’énergie et la colère constamment sollicitées par les manifestations d’un système qui court malheureusement à notre perte plutôt qu’à la sienne, vous ne savez plus à quelle cause vous consacrer. Vous vous êtes ainsi transformé peu à peu en perpétuel indigné. À l’image de la plupart des mouvements sociaux qui ont inventé des slogans censés souligner leur approche propositionnelle, mais qui se retrouvent le plus souvent dans une position défensive, contestataire, cherchant à faire barrage aux offensives de l’économie financiarisée et à préserver ce qu’ils pensaient être des acquis sociaux.

La précipitation et la complexité actuelles sont telles que la moindre revendication de justice sociale paraît relever de l’utopie. Vous ne vous étonnez donc plus de rencontrer des militants déboussolés (anarchistes défendant le rôle l’État contre le pouvoir de la finance, décroissants soutenant des industries contre la voracité du patronat,…), ni de vous voir disqualifier sans nuances dès lors que vous critiquez une décision politique pourtant « moderne », « créative » ou « innovante ». Bref, vous êtes un idéaliste ringard, un conservateur poussiéreux. Parfois, vous vous demandez même si la situation peut s’améliorer avec l’arrivée de nouvelles générations qui n’ont jamais connu de contexte plus favorable.

Évidemment, vous pourriez choisir la résignation, le désabusement, l’oubli. Opter pour la « consommation responsable » et l’action individuelle dans vos choix quotidiens. « Ouvrir les yeux », comme on vous y encourage, et accepter enfin le « réalisme ». Ou encore vous décider à changer le système de l’intérieur, quitte à prendre le risque que ce soit l’inverse qui se produise… Mais vous connaissez trop d’exemples de militants engagés dans des partis politiques et qui, une fois au pouvoir, ont rangé leurs principes pour mieux avaler des couleuvres géantes et vous expliquer ensuite à quel point ce serait pire sans eux. Finalement, vous vous dites qu’au fond, il n’est pas si mal ce rôle de porteur de mauvaises nouvelles (voire de lanceur d’alertes comme on dit aujourd’hui, ça sonne mieux)…

Et puisque vous pensez encore que les enjeux locaux offrent aux habitants des prises tangibles (et d’autant plus si les pouvoirs publics ont encore un mot à y dire), vous choisissez comme toujours un sujet local et terriblement sexy, susceptible d’intéresser les masses populaires à lire votre rubrique.

La mauvaise nouvelle du mois : le PRAS-D

De quoi s’agit-il ? Comme son nom l’indique, le « Plan régional d’affectation du sol » découpe le territoire bruxellois en zones pour fixer les fonctions qui peuvent s’y développer. Transformer une terre agricole en terre à bâtir ? Un quartier d’habitat en zone de bureaux ? Une activité productive en centre commercial ? Si le PRAS le veut, les promoteurs le peuvent (et l’histoire a parfois montré que l’inverse pouvait aussi être vrai).

Heureusement, la Région bruxelloise est actuellement gouvernée par une équipe « progressiste » qui, bien qu’éprouvant quelques difficultés à trouver une cohérence entre ses différentes composantes, agit avant tout pour le bien commun. La fière équipe, pilotée jusqu’ici par le socialiste tendance social-démocrate Charles Picqué, vient donc d’adopter un nouveau PRAS-D… avec D comme « démographique », car voilà le défi actuel de Bruxelles : faire face à l’essor démographique.

L’urgence est telle, que l’adoption du PRAS-D n’a pas pu attendre l’élaboration du nouveau PRD-D (le « Plan régional de développement », affublé d’un second D pour « durable »), un plan qui lui est pourtant hiérarchiquement supérieur car il détermine les grandes orientations politiques pour l’avenir de Bruxelles. En toute logique, un PRAS ne pourrait être élaboré hors du cadre d’un PRD existant préalablement. Mais la logique s’accommode mal des urgences démographiques… Cette fois, le PRAS-D a été entériné alors que le PRD-D n’en est même pas au stade de l’enquête publique.

Ce tour de passe-passe réglementaire a bien sûr des vertus. Il permet d’abord de transformer sans plus attendre une série de zones industrielles situées le long du canal de Bruxelles en zones de logement ou de « mixité ». Et cela tombe bien : ces dernières années, des investisseurs privés ont commencé à s’approprier ces zones. Le PRAS-D récompense ainsi leur ardeur spéculative et leur permet de générer de grasses plus-values foncières et immobilières dont les autorités publiques se contenteront d’aspirer les miettes. Pour la petit histoire, le PRAS-D ouvre par ailleurs la voie au projet public-privé « Neo » et à son méga-centre commercial et de congrès (indispensable à « l’internationalisation » de Bruxelles, bien entendu). Le boom démographique a bon dos…

Un beau cadeau d’adieu

« Nous ne chassons pas une activité pour une autre, mais permettons, dans ces espaces d’industries urbaines, de faire du logement », réplique Charles Picqué aux nombreuses critiques émises pendant l’enquête publique du PRAS-D et qu’il a choisi de ne pas suivre.

Son gouvernement ignore-t-il que logement et industrie sont des fonctions difficilement compatibles ? Qu’il ne faudra pas longtemps avant que la cohabitation entre habitants et activités productives, entre bateaux de plaisance et péniches, pose problème ?

Le canal qui relie Anvers et Charleroi permet à Bruxelles de disposer d’un véritable Port, une fonction essentielle dans une perspective écologique, énergétique, sociale et économique à long terme. Vouloir le transformer en « fleuve », installer des marinas dans ses bassins et construire du logement sur ses rives, privera durablement le Port d’accès stratégiques à la voie d’eau.

Pourtant, la gentrification résidentielle des abords du canal n’est pas une fatalité, pas plus que l’incurie à résoudre cette crise du logement qui n’a pas attendu les études démographiques pour être aiguë… Tout ça est affaire de choix politiques. D’autres solutions, connues de longue date, sont à disposition des pouvoirs publics s’ils le souhaitent : construction des nouveaux logements publics promis depuis des années, réquisition des maisons vides, transformation des bureaux vides, imposition d’un pourcentage de logements sociaux aux communes, etc. S’il avait voulu frapper un grand coup, le gouvernement bruxellois aurait même pu revoir la planification de certains sites ayant un très grand potentiel de nouveaux logements, mais dans lesquels il a préféré tailler la part du lion aux fonctions tertiaires « internationales ».

À l’heure de quitter ses fonctions, Charles Picqué entend donc s’auréoler de gloire en léguant aux générations futures un PRAS-D censé permettre de loger « 20.000 habitants supplémentaires« . Il omet de préciser que ces logements seront vendus ou loués sur le marché privé… c’est-à-dire impayables par une grande partie des futurs nouveaux Bruxellois (les prévisions démographiques ne s’annoncent pas particulièrement galopantes dans les quartiers bourgeois, et les perspectives économiques pas folichonnes pour les plus pauvres ni pour les classes moyennes !).

Quant aux près de 40.000 personnes inscrites sur les listes d’attente du logement social (parfois de longue date)… elles peuvent encore attendre leur tour, ou aller voir ailleurs si les loyers sont moins chers.

Les générations futures s’en souviendront.

• Gwenaël Breës

Article paru dans le n°7 de « Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente ».

 



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