Demain, demain, toujours demain…

26 mars 2014
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Chômeurs, si vous devez rendre visite à votre syndicat, ne vous y aventurez pas sans prendre quelques précautions d’usage. Notamment : emporter de la lecture. Nos conseils…

C’est un local trop étroit pour contenir la file de chômeurs qui s’y déploie chaque jour et déborde régulièrement sur le trottoir.

Souvent, la raison de votre présence à cet endroit a déjà de quoi vous plomber le moral : conflit avec un employeur, licenciement abusif, embrouilles administratives avec l’office régional pour l’emploi, l’administration communale, la mutuelle ou encore l’ONEM,… Quand les uns ne vous enjoignent pas de leur prouver votre détermination à dégoter un emploi, les autres vous pressent de revenir avec tel ou tel formulaire dûment rempli et cacheté par telle autre administration… Vous voilà donc en quête de soutien pour vous aider à mieux comprendre ce qu’on vous veut, à faire face à ces tracasseries sans fin et vous redonner un peu de fierté, de combativité et d’humanité dans ce système qui vous angoisse, vous culpabilise, vous humilie, vous infantilise et vous désigne non plus comme un travailleur au chômage mais comme un fraudeur potentiel, ou à tout le moins un profiteur de la sécurité sociale.

Ce local, c’est votre « centre de services ». Il symbolise la relation que vous entretenez avec votre syndicat, comme des centaines de milliers d’autres chômeurs cotisant auprès de ces organisations qui sont là, heureusement, pour défendre vos droits dans un esprit de camaraderie et de solidarité. On peut donc s’y sentir un peu comme chez soi, tel un membre parmi bien d’autres d’une grande famille, aux côtés de jeunes et de moins jeunes, de femmes tirant des poussettes, d’enfants qui pleurent, d’hommes qui râlent à haute voix tout en tentant de dépasser nonchalamment tout le monde dans la file, de mal réveillés, de patients et d’impatients, de nerveux et de stressés…

A l’intérieur, deux guichets sont à votre disposition, quatre matinées par semaine à raison de trois heures par jour. L’accueil y est convivial et le service de premier ordre, dans les limites du possible bien sûr… Car si les syndicats belges revendiquent un nombre impressionnant d’adhérents et que cela est en partie dû au fait qu’ils jouent le rôle de caisse d’allocations de chômage, ils n’en ont pas pour autant les moyens de rémunérer autant de guichetiers que nécessiteraient les chômeurs défilant chaque jour dans ces centres trop exigus pour contenir tant de monde.

Dans mon centre de services, il y a de bons moments où les deux guichets sont ouverts en même temps. La logique veut alors que l’un d’entre eux soit réservé à des démarches spécifiques paraissant ne concerner qu’une petite minorité de gens, vu qu’aucune file ne s’y forme au contraire du guichet voisin.

Alors, même si c’est un peu une seconde maison, je préfère éviter de m’y rendre trop souvent dans mon centre de services. C’est que, bien qu’étant chômeur, ma vie ne se résume pas à cet état et à ce statut. Pour ne pas patienter une demi-journée avant de recevoir un conseil ou un document, la meilleure solution est donc de se lever à l’aube pour être parmi les premiers à fouler le trottoir en attendant l’ouverture des guichets. Ce qui, il faut le reconnaître, peut s’avérer tout-à-fait sympathique en été. Et d’ailleurs, pourquoi les chômeurs détiendraient-ils le privilège de la grasse matinée ? Se lever tôt et faire l’expérience de la patience ne peut que vous aider à vous activer et à lutter contre l’oisiveté.

A défaut d’être un lève-tôt, la première file peut facilement durer deux bonnes heures et lorsque vous avez atteint le « guichet rapide », c’est souvent pour vous entendre dire que le but de votre visite nécessite un entretien avec l’un des agents installés de l’autre côté de la cloison. Une nouvelle attente démarre alors. Mais cette fois, vous voilà confortablement installé dans l’une des chaises métalliques de la salle d’attente et muni d’un ticket numéroté semblable à celui d’une tombola mais qui vous garantit que votre cas sera traité aujourd’hui.

Une toilette ? On n’est pas à l’hôtel. Rien n’est là d’ailleurs pour vous inciter à de tels besoins naturels, ni distributeur de boissons chaudes ni de quoi boire un verre d’eau.

Pour patienter, quelques brochures sont à votre disposition qui vous permettent de vous familiariser avec telle ou telle centrale professionnelle, tandis que sur les murs deux écrans proposent des informations en continu. L’un, sans doute destiné à apaiser le chômeur angoissé que vous êtes, donne à votre esprit la possibilité de se reposer en contemplant le célèbre fond d’écran Windows avec sa grande prairie verte et son ciel bleu. L’autre, davantage informatif et revendicatif, fait défiler tour à tour des dates de réunions syndicales et un appel à participer à une grande manifestation en faveur du pouvoir d’achat… informations disponibles uniquement en flamand et malheureusement quelque peu datées, les rendez-vous étant parfois passés depuis plusieurs mois ou années.

Qui va à la chasse…

L’attente est un art qui nécessite de connaître certaines ficelles. Ainsi, si vous vous trouvez encore dans la salle d’attente à l’heure de la fermeture des guichets, ne vous aventurez pas à quitter votre centre de services pour prendre l’air sur le trottoir, fumer une cigarette, donner un coup de fil, profiter de ces heures perdues pour faire une course, chercher de la lecture à la librairie, boire un café, manger un bout, balader les enfants, remettre de l’argent dans le parcmètre,… Car si vous dépassez l’heure fatidique, vous trouverez porte close à votre retour et personne pour l’ouvrir. Peu importe que vous ayez obtenu votre ticket au prix d’une longue patience et que votre temps d’attente soit encore estimé à une heure au moins.

Reprendre sa place dans la salle d’attente ne pourra alors se faire qu’en empruntant une porte dérobée. Mais attention, cela vous expose aux foudres de camarades syndicalistes qui n’auront d’autre choix que vous évincer des lieux manu militari. Les règles sont les règles. Dans ce cas, vous n’aurez qu’à revenir le lendemain.

Pour éviter ce genre de déconvenue, mieux vaut rester sagement assis en attendant son tour. Et si les conditions d’accueil ne vous satisfont pas, libre à vous de vous munir de tartines, thermos, petit coussin, walkman, mots croisés ou toute autre lecture de votre choix…

Tenez, lors de ma dernière visite à mon centre de services, bien assis sur mon petit coussinet, j’ai lu « Choming Out » (1). Cet essai écrit par trois « Cybermandaïs » liégeois se base tant sur les analyses politiques des auteurs que sur leur parcours militant et bénévole, leurs expériences de salariat et de chômage dans les secteurs privé, public et associatif. Des écouteurs vissés dans les oreilles, rien ne pouvait détourner mon attention de ce texte dénonçant le délitement des acquis sociaux mené ces 30 dernières années au nom de « l’emploi » et de « la relance économique », invitant le lecteur tour à tour à sortir des positions figées, à ne plus voir « la valeur Travail » comme seul et unique vecteur de socialisation, à refuser les injonctions à l’employabilité, à connecter la question du travail à celle de l’écologie, à redéfinir la notion de travail « convenable », à renverser les rapports de force, à revendiquer le redéploiement des services publics accessibles à tous ou encore l’instauration d’un « revenu socialisé, généralisé et inconditionnel »… C’est rare, de lire un texte qui propose de déplacer notre regard sur le chômage et nous invite à considérer aussi les chômeurs comme des producteurs de sens et de savoirs, de valeurs non marchandes…

Je me sentais léger au moment de refermer ce livre. Déculpabilisé, mobilisé. Tout en remerciant intérieurement mon syndicat de m’avoir permis de prendre le temps de cette lecture, je levais les yeux pour me rendre compte que mon numéro était passé. J’avais raté mon tour. Pas la peine d’insister, je connaissais les règles. Je déposais alors le livre au milieu de la littérature syndicale en espérant que quelqu’un le prenne à son tour, puis je quittais mon centre de services. Je reviendrai demain.

• Gwenaël Breës

Article paru dans le n°12 de « Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente ».

(1) « Choming out », écrit par Marco Monaco, Thierry Müller et Gregory Pascon, postface de Bernard Friot, éditions D’une certaine gaieté, Liège, 2013, 127 pages, 8 €.



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