Du bar aux barricades

22 février 2015
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Infiltrations, manipulation, amateurisme, début d’insurrection, actes gratuits et aveugles ou carnaval sauvage…? Que s’est-il passé le 6 novembre en marge de la manifestation nationale ?

Au premier abord, la manifestation organisée le 6 novembre de 12h à 14h entre les gares du Nord et du Midi n’avait rien pour enthousiasmer les blasés du traditionnel défilé de gilets et drapeaux aux couleurs syndicales sur un itinéraire balisé. Mais le contexte d’austérité généralisée et d’une grève nationale contre les mesures anti-sociales du nouveau gouvernement ont motivé les récalcitrants. Nous étions donc 120.000 selon la police, probablement quelques dizaines de milliers de plus, sans oublier tous ceux qui ont du rester à quai par manque de place dans les trains pour rallier Bruxelles… Voilà qui n’était pas arrivé depuis longtemps.

Après s’être laissé émouvoir par la force et la diversité de la foule, avoir goûté au plaisir de sautiller pour éviter les pétards, les premiers marcheurs étaient invités à rejoindre une esplanade largement trop petite pour contenir tout ce monde, où tour à tour des musiciens et des huiles syndicales tentaient de chauffer l’ambiance à l’aide de tubes et de discours datés des années 70-80. Face à ce final tristounet, certains préférèrent prendre d’assaut les bars et snacks du quartier, ou les trains du retour, ou encore rebrousser chemin et admirer le cortège qui s’étendait encore à perte de vue, les derniers manifestants n’ayant toujours pas quitté la gare du Nord.

Là, entre l’esplanade et les boulevards, on pouvait apercevoir une autre animation, beaucoup plus impressionnante et inattendue. Des centaines voire des milliers de personnes, arborant pour la plupart des tenues de travail oranges qui indiquait leur appartenance au port d’Anvers, avaient décidé de prolonger le parcours sur la Petite Ceinture, probablement jusqu’au siège du MR, le parti du nouveau Premier Ministre. Mais leur projet fut contrarié par l’apparition d’un barrage de la police, qui s’était montrée particulièrement discrète jusque-là.

Une rangée d’hommes bleus, affublés de boucliers, matraques et casques blancs, tenta donc de contenir une masse d’hommes oranges, parfois cagoulés, qui arrachait, jetait ou renversait tout ce qu’elle trouvait sur son passage : pavés, poteaux, barrières, camionnettes… Les bleus finirent par faire marche arrière de plusieurs centaines de mètres, ouvrant un énorme terrain de jeu aux « fauteurs de trouble ». De temps en temps, les bleus chargeaient. Puis reculaient, visiblement dépassés.

Les curieux affluaient pour observer, photographier ou commenter un verre à la main ces scènes insurrectionnelles. Une confusion indescriptible se dégageait de ce ballet de couleurs, de sons, d’odeurs, d’émotions. On pouvait ainsi admirer l’entrée majestueuse des auto-pompes, le lancer de lacrymogènes, les nuages de fumigènes, les foyers de feu émergeant dans les poubelles ou au milieu des rues, les manifestants inanimés emmenés en ambulances, les policiers évacués en brancards, les « agitateurs » passant du bar aux barricades, une chope en main… On pouvait tour à tour : s’enthousiasmer de la décapitation des panneaux publicitaires Decaux, s’attrister de l’explosion de véhicules d’habitants de ce quartier populaire, se réjouir d’un début de démontage de l’horreur immobilière qui a défiguré le quartier pour abriter les bureaux de la SNCB… S’amuser de la vision d’un policier fuyant au pas de course tout en abandonnant sa moto, calcinée quelques instants plus tard ; ou de son collègue en civil se faisant arracher son appareil photo par des dockers jetant celui-ci aux flammes. Eprouver de la sympathie pour ceux qui faisaient reculer cette police dont la réputation a pesé en 2002 sur la décision du Conseil de l’Europe d’organiser tous ses sommets à Bruxelles ; de la haine lorsque certains d’entre eux s’attaquaient à d’autres manifestants ou à des riverains ; de l’injustice lorsque partaient en fumée des camionnettes de brocanteurs du marché aux puces…

La bagarre dura ainsi plus de deux heures, sans que jamais les bleus ne cherchent à encercler les oranges ni à les ramener vers le lieu de la manifestation. Bilan provisoire : 112 policiers et des dizaines de manifestants blessés, 43 arrestations, 11 véhicules incendiés et 62 autres endommagés.

Que s’était-il passé ? Un torrent de commentaires et d’interprétations n’allait pas tarder à déferler. Le bourgmestre de Bruxelles nous expliqua que les dockers anversois détestent la capitale et n’y descendent que pour « casser ». Le porte-parole de la police précisa que les dockers avaient été « infiltrés par des anarchistes » et que cette alliance improbable avait mis le feu aux poudres. Des journalistes virent plutôt la main de l’extrême droite planer sur les « casseurs », certains dockers étant liés au Vlaams Belang et une poignée de membres du groupe Nation ayant par ailleurs été sortie de la manifestation par des syndicalistes. Pire : les fins limiers du site anti-fasciste Résistances ont même débusqué deux néo-nazis hollandais défilant, les mains dans les poches, parmi les 120.000 manifestants… ce qui valait bien un communiqué de presse, largement repris, donnant ainsi corps à la thèse absurde de « l’infiltration néo-nazie ».

Du côté des manifestants, d’aucuns ont souligné que les policiers répugnaient à monter au front parce qu’ils avaient à faire à des bras plus gros que les leurs. Des syndicalistes ont noté qu’une partie des « forces de l’ordre », exaspérée par l’atteinte portée à leur régime de pension mais aussi par la mise en place chaotique de la réforme des polices, était solidaire de la manifestation et ne voulait pas la réprimer. A l’inverse, certains ont soutenu un scénario de manipulation selon lequel l’Etat aurait laissé faire pour ternir la manifestation et justifier la répression au prochain épisode. Moins prosaïquement, d’autres ont vu dans ces événements le début d’un large soulèvement anti-capitaliste.

Une seule chose est sûre : les autorités et les syndicats semblent ne pas avoir anticipé ces « débordements ». Le service d’ordre syndical était invisible, la stratégie policière inexistante. Les dockers ont été repérés à leur arrivée à Bruxelles, mais le « dispositif anti-hooligans » n’a pas été déclenché, les auto-pompes sont arrivées vides, aucune des rues adjacentes n’a été bloquée. Des agents de la zone Bruxelles se sont plaints de ne pas avoir obtenu l’autorisation d’envoyer des renforts lorsque leurs collègues de la zone Midi les appelaient à l’aide, transformant l’affaire en psychodrame au sein d’un corps de police qui se sent mal-aimé par son bourgmestre — celui-ci faisant d’ailleurs l’objet d’une plainte de certains syndicats de police et d’une enquête diligentée par le ministre de l’Intérieur.

Et si aucune de ces explications n’était satisfaisante ? Et si, au-delà de la soif de sensation médiatique, des versions romantiques ou paranoïaques qui ignorent les concours de circonstances, il fallait d’abord accepter une certaine complexité pour comprendre un mouvement social d’une telle ampleur ? Accepter de voir que les manifestants sont aussi divers que leurs motivations, qu’ils ne sont pas forcément tous « de gauche » et qu’il peut arriver que le racisme se mélange à la révolte sociale, même si cela fait voler en éclats certains de nos repères… Et qu’outre le ras-le-bol exprimé pacifiquement par une manifestation de masse bien codifiée, la colère et la rage grondent dans certaines couches sociales. Bien plus qu’une quête désespérée pour aller casser le siège du MR, ou que la seule envie d’en découdre avec la police, les affrontements du 6 novembre peuvent alors être vus aussi comme la simple expression d’un besoin d’exutoire pour éviter de suffoquer dans le climat politique actuel. Un moment de transgression, comme un carnaval en quelque sorte, permettant de libérer des énergies refoulées dans une société occupée à casser toutes les soupapes qui les contenaient jusqu’alors.

Gwenaël Breës

Article paru dans le n°16 de « Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente ».



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