L’Arenberg menacé par la «culture 2.0»

15 septembre 2011
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Étrange paradoxe. Au moment même où le Nova fêtera ses 15 ans d’existence, le Cinéma Arenberg devra définitivement fermer ses portes. C’est du moins la menace très précise qui pèse sur lui.

On se souvient que ce cinéma avait repris à la fin des années 70 la salle du n°3 rue d’Arenberg, vouée depuis longtemps déjà à l’art et essai. En 1987, la KredietBank l’en avait chassé pour agrandir ses bureaux… ce qu’elle ne fit d’ailleurs jamais, préférant finalement construire une sorte de château fort des temps modernes le long du canal, près de la place Sainctelette. En 1997, après 10 années passées à servir d’entrepôt de vieux meubles, le n°3 de la rue d’Arenberg retrouvait heureusement la lumière des projecteurs, avec l’ouverture d’un nouveau cinéma : le Nova était né. Mais ça, c’est une autre histoire…

Le Cinéma Arenberg, lui, avait entretemps trouvé refuge dans les Galeries de la Reine. Depuis lors, il continue coûte que coûte à y programmer des films d’auteurs et à défendre une vision culturelle du cinéma. Une programmation à laquelle on peut parfois reprocher un certain manque d’audace mais qui est aujourd’hui unique à Bruxelles. Depuis plusieurs années, son équipe alerte les pouvoirs publics sur les difficultés qu’elle rencontre. Les réalités de la distribution cinématographique en Belgique étant ce qu’elles sont, l’Arenberg n’a vu qu’une seule issue pour maintenir son activité : augmenter le nombre de ses salles, afin de pouvoir programmer davantage de films et d’en maintenir certains plus longtemps à l’affiche. Après moult rebondissements, un premier projet d’agrandissement du cinéma tomba à l’eau. Aujourd’hui, l’équipe de l’Arenberg espère voir aboutir la construction d’un complexe sur le site des anciennes brasseries Wielemans-Ceuppens à Forest. Mais ce projet est encore hypothétique et n’enlève rien à l’intérêt de garder un tel cinéma dans le centre-ville.

Or voilà que la Société des Galeries Royales Saint-Hubert, propriétaire de la salle, a récemment annoncé qu’elle ne renouvellerait pas son bail. Pour quelle raison ? L’Arenberg est en retard de paiement de loyers. Mais surtout, c’est « son manque de vision pour le futur » qui lui est reproché. Il paraît que l’arrivée de Finasucre (groupe appartenant à la famille Lippens, l’une des plus riches de Belgique, active notamment dans la finance, l’immobilier, le sucre et la politique) dans l’actionnariat de la Société des Galeries ne serait pas étrangère à cette décision. L’idée est de « redynamiser » l’Arenberg. Pour ce faire, un curieux consortium entre un producteur spécialisé dans les films d’exploration du monde, l’ancien échevin de la culture de Bruxelles-Ville Henri Simons, deux petits capitaines d’entreprises français et un yuppie des jeux vidéos, a été réunit pour lancer un projet « plus moderne » dans l’Arenberg et d’autres espaces des Galeries. Cette fine équipe, aidée de communicants habitués à servir des grands capitaux et des pouvoirs publics français, veut nous convaincre que l’Arenberg serait devenu résolument ringard, alors que leur « projet culturel 2.0 » serait porteur d’une vision plus « jeune », « attractive » et tournée vers l’avenir. Leur plan comm’ annonce la continuation du travail culturel et pédagogique mené actuellement (en piquant au passage certaines activités de l’Arenberg, peut-être son nom, si possible son public, et surtout ses subsides publics), tout en « l’augmentant » pour en faire un « pôle » mélangeant cinéma, arts numériques, 3D, films à la demande, jeux vidéo et wi-fi, le tout flanqué d’un « concept store »…

Alors, bientôt à Bruxelles un endroit où l’on pourra voir un Dardenne en 3D, un Kaurismaki en cinéma virtuel transmis par wi-fi, tout en twittant ou en achetant la dernière Play Station, avant d’aller se faire une petite partie de Wii ? C’est étrange, on a du mal à croire une seule seconde dans les promesses culturelles et cinématographiques de ce projet. Quant à sa dimension économique, on imagine bien que ces experts en marketing et dans l’air du temps ont quelques capitaux en réserve. Mais si on était mauvaise langue on rappellerait l’aventure pour le moins furtive du « Cyber Théâtre Avenue », dont le projet de théâtre numérique dura à peine quelques mois. L’une des principales différences entre ces deux projets n’est pas des moindres, elle est éthique : le Cyber Théâtre voulait faire revivre une ancienne salle de cinéma à l’abandon… il ne menaçait pas l’existence d’un cinéma en activité.

Au Nova, il nous est arrivé d’être critiques par rapport à la programmation ou à la gestion de l’Arenberg. Par ailleurs, nous nous souviendrons toujours qu’à nos débuts nous avons pu compter sur un soutien important de la Société des Galeries Saint-Hubert et d’Henri Simons, qui était alors Échevin de la culture. Mais à nos yeux, aujourd’hui, il n’y a pas photo : le projet qu’ils défendent est hasardeux et favorise l’uniformisation et la marchandisation culturelle. L’Arenberg doit être soutenu et non exclu. Lui reprocher un prétendu « manque de vision pour le futur » est un bien mauvais argument. Revendiquer la transformation d’un cinéma au motif qu’il ne diffuse « que » des films, cela revient à vouloir fermer tous les cinémas de la ville. S’il existe vraiment à Bruxelles un besoin de nouveaux lieux s’intéressant plus spécifiquement aux arts numériques, il n’y a aucune raison de le faire aux dépens d’une salle dédiée au cinéma, d’une équipe qui a fait ses preuves, d’un patrimoine et d’une histoire de plus de 30 ans.

• Éditorial du programme n°126 du Cinéma Nova



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