Non assistance à personnes affamées

12 septembre 2016
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Monsieur le Directeur,

Nous avons le plaisir d’écrire ces quelques mots
Au fond du désespoir, du fond du réfectoire
De votre maison de repos où on ne fera pas de vieux os
Bonne idée que cette enquête de satisfaction
Nous voulons profiter de cette belle occasion
Pour faire connaître les raisons de notre dépression
Et vous entretenir de la question de la nutrition

Chaque jour les repas qu’on nous sert ne passent pas
Chaque matin, chaque midi, sandwiches à la farine
Café filtre réchauffé et capsule de faux lait
Fruits sans vitamines aussi fades que les tartines
Cracottes que personne n’aime, biscuits aux OGM
Flan à la gélatine et jambon aux hormones
C’est ainsi qu’on bichonne notre santé dans ce home

Vient la fin de journée, les flocons de mousseline
L’odeur de vos cuisines qui infecte nos narines
Comment voudriez-vous qu’on soit dans notre assiette ?
Conserves de légumes, raviers sous cellophane
Plats mal décongelés, aliments en barquettes
Le dégoût, l’amertume, à petit feu nous fanent
L’envie part en purée, la vie part en sucette
On s’éteint comme des vieux en manque de soins

Certes nous sommes des papys
Aux pensions pas très grasses
Mais d’ici à ce qu’on trépasse
Il nous reste des papilles
Or jamais nous n’avions mangé
Aussi mal de toute notre vie
C’est pourquoi vous trouverez
Notre plainte pour non assistance
À personnes affamées

Monsieur le Directeur, pour calmer notre fronde
Notre mauvaise humeur chauffée au micro-onde
Nos commentaires grognons, une nouvelle rébellion
Il vous suffit de suivre nos revendications :
Retirez notre santé des sociétés auxquelles
Par nonchalance sans doute vous l’avez sous-traitée
Qu’on cesse de nous servir du dimanche au samedi
Des menus identiques qui finissent en coliques
Et dont nul cuisinier ne saurait être fier
Sauf à vouloir ramasser à la petite cuiller
Nos corps mous, encore tièdes, comme ces substances austères
Qui ont toujours le goût stérile de la clinique
Celui de la fourchette, des couverts en plastique
La saveur du gros sel, du savon, de la javel
Qui nous coupe l’appétit, qui nous anéantit

Nous tenons au contraire à toutes nos facultés
Système immunitaire, plaisirs alimentaires
Élémentaire, c’est une question de dignité
Ce questionnaire est l’occasion d’en témoigner
Et comme, moins que quiconque, nous n’avons de temps à perdre
Nous vous laissons deux semaines pour y remédier

Veuillez recevoir, Monsieur le Directeur
L’expression de nos salutations écœurées.

Gwenaël Breës

Article paru dans le n°25 de « Kairos, journal antiproductiviste », juillet-août 2016 (dessin : Sophie Legrelle).



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