Ma lune de miel avec Yvan Mayeur (et Paul Magnette)

J’ai récemment eu l’occasion de débattre aux côtés de mon bourgmestre, Yvan Mayeur, à propos de son litigieux piétonnier bruxellois. L’homme étant un dur à cuire, je m’apprêtais à un rude affrontement. Mais quelque chose d’inattendu se produisit ce jour-là : pendant un bref instant, témoignant de « la haine » qui s’abat sur lui depuis l’instauration du piétonnier, il laissa entrevoir l’homme qui se cache derrière le politicien… Pour la première fois, je ressentis quelque chose comme de l’empathie pour ce visionnaire, forcé d’imposer « un changement de paradigme » écologique et comportemental à coups de menton, face au conservatisme de ses semblables.

Le hasard du calendrier avait fait que ce débat se déroulait au plus fort de la semaine de résistance héroïque opposée par la Région wallonne au reste du monde à propos du CETA — résistance incarnée par Paul Magnette et le Parti Socialiste. Alors que mon cœur vibrait à l’unisson de ces nouveaux hérauts de la démocratie participative, en plein coming-out alter-mondialiste et qui redoraient le blason du politique, mon esprit faisait le parallèle avec Mr Mayeur : issu du même parti, il se bat lui aussi seul contre tous. Et l’empathie se transforma en sympathie. Touché par son récit, je me devais de lui donner quelques conseils — étant redevable de celui qu’il m’avait proféré, un jour où je m’étais permis de l’interpeller depuis les rangs du public lors d’un conseil communal : « Je vous propose de vous présenter aux élections, d’être élu et d’ensuite vous exprimer ! » M’aventurant sur un terrain glissant (la vindicte populaire a rendu l’homme légèrement susceptible voire paranoïaque), c’est avec la plus grande bienveillance que je me permis d’émettre quelques hypothèses sur les raisons de son désamour…

Mon bourgmestre semble avoir besoin de beaucoup d’attention et de reconnaissance. C’est humain. Mais pour l’obtenir, ne devrait-il pas écouter ses concitoyens (au moins faire semblant), comme le camarade Magnette, et désamorcer ainsi la colère qui s’est répandue contre sa méthode ? Car imaginons qu’au lieu de « poser un acte politique majeur » au pas de charge, tout en répondant aux mécontents « Qu’on nous laisse faire ! », il ait pris en compte leur avis, et qu’au lieu de tout faire pour incarner personnellement ce projet, il ait impliqué un maximum de monde dans son élaboration : n’aurait-il pas ainsi profité d’une intelligence collective, créé de l’adhésion, évité une communication incompréhensible et des cafouillages et adaptations à la petite semaine ?

Le bashing qu’endure mon bourgmestre provient, pense-t-il, « de bourgeois bien pensants du sud de Bruxelles » pour qui la voiture est l’inaliénable mère de toutes les libertés. Mais admettons qu’à mieux tendre l’oreille dans cette pluie de critiques, la réalité s’avère un millipoil moins binaire et qu’on y distingue soudain une diversité de points de vue, émis tant par des habitants et commerçants du centre-ville que par des usagers venus d’autres communes, automobilistes comme cyclistes, issus de toutes catégories sociales, mais ayant en commun de penser que son projet a rendu le Pentagone plus infernal qu’avant… Il se pourrait même qu’on y perçoive les voix d’adeptes de la mobilité douce : des alliés du « changement de paradigme », déplorant que celui-ci s’accomplisse sur les grands boulevards alors que les voitures et leur pollution sont renvoyées dans les petites artères voisines, et au prix d’une entrave de la desserte des transports en commun.

Supposons, enfin, que dans le débat public qui fait rage depuis deux ans, « le piétonnier » soit devenu un terme générique englobant un tas d’aspects n’ayant en partie rien à voir avec des questions de mobilité. Que les autorités n’aient rien fait pour dissiper cette confusion, par exemple en déclarant, acculées par la critique, que « le périmètre du piétonnier ne sera pas réduit mais qu’il y aura une réduction de la zone strictement piétonne ». Qu’il se trouve des Bruxellois craignant que ce périmètre vise avant tout à « booster l’attractivité touristique », et dont la vision des précédents piétonniers du centre-ville (artères de chalandise sans âme ni habitants, où la variété des commerces a disparu au profit de grandes chaînes et de franchisés) ou d’autres exemples à l’étranger (le Paris muséifié, la Barcelone acculée à lancer une politique répressive contre le tourisme de masse, etc.) ne rassure guère. Depuis l’instauration du piétonnier, la Ville de Bruxelles ne fait pas grand chose pour contredire ces mauvaises langues : tout-à-l’événementiel sur les boulevards, manifestations politiques détournées, écran publicitaire géant, concession à ClearChannel pour développer de l’affichage digital, suppression des kiosques à journaux, tentative de fermeture d’une baraque à caricoles, privatisation de la place Sainte-Catherine au bénéfice de terrasses de restaurants, interdiction de la consommation d’alcool en rue, élaboration d’un Schéma de développement commercial voulant attirer une « offre haut de gamme en lien avec la clientèle des touristes/congressistes », projets d’ouvrir un centre commercial et de transformer la Bourse en Beer Temple, béatitude affichée lors de l’ouverture d’un énième Carrefour (ce « commerce à destination des habitants [qui] correspond bien à la mixité de fonctions qu’on recherche »), etc. Tout cela n’est-il pas propice à créer la sensation que le « projet de ville » de mon bourgmestre s’inscrit prioritairement dans la compétition entre grandes villes dans une économie globalisée ?

J’en étais là dans mes réflexions amicales, lorsqu’il me fit comprendre par ses sarcasmes que j’avais tout faux. Flinguant la partialité de mon analyse, il informa l’assistance que mes rares informations pertinentes étaient à mettre sur le compte d’échevins de sa coalition. Traduction : si « le changement de paradigme » est imparfait voire incohérent, c’est de la faute à ses partenaires libéraux. Telle Els Ampe qui veut construire « plus de tunnels à Bruxelles », ou Marion Lemesre pour qui « piétonnier » rime surtout avec « touristes chinois » — ce n’est pas pour rien que la Ville y célébre désormais le Nouvel An chinois, ou a lancé les opérations I Shop on Sundays (afin qu’ils trouvent les magasins ouverts le dimanche) et You will Love Chinese Shoppers (pour leur faire connaître Bruxelles comme une « cool luxury shopping destination »)… Pauvre Yvan, songeais-je : devoir exercer le pouvoir avec des mandataires aux idées opposées, quel rôle ingrat. C’est donc quelque peu surpris que j’appris, dans la foulée, son souhait de reconduire cette alliance contre nature aux prochaines élections : « On a pris les risques, on a fait le boulot, on ne va tout de même pas laisser le soin à d’autres de couper les rubans ». Et patatras ! Voilà que la haute idée que je m’étais faite de la politique, en cette semaine où la Wallonie ne démordait pas de ses principes sociaux et démocratiques, se résumait au final à une vulgaire affaire de coalition.

Quelques jours plus tard, les socialistes francophones (qui déclaraient la veille encore que le temps de la démocratie aurait besoin de plusieurs semaines avant d’arriver à un accord) présentaient soudainement le CETA comme un bon traité. Et ceci « sans [y] toucher une virgule », claironnait le Premier ministre Charles Michel, s’envolant rassuré vers la Chine d’où il rapporta un joli trophée : « Le plus grand parti communiste du monde soutient mes réformes [libérales] et m’encourage à les intensifier. »

Non seulement mon bourgmestre n’avait pas voulu de mon amour, mais ma boussole politique était à nouveau déréglée. Si le socialisme est soluble dans le libéralisme, « le changement de paradigme » n’est donc pas pour demain ?

Gwenaël Breës

Article paru dans le n°27 de « Kairos, journal antiproductiviste », novembre-décembre 2016.




Marolles : la chute de la maison Appelmans ?

Opacité, conflits d’intérêt, abus de pouvoir, intimidations, menaces, fausses déclarations, chantage à l’emploi… N’en jetez plus ! Accusations et plaintes pleuvent de tous côtés au Comité général d’action des Marolles (CGAM), fondé par l’abbé Van der Biest au lendemain de la victorieuse Bataille des Marolles de 1969 et qui connut son heure de gloire dans les années 1970-80. Malgré des subsides annuels d’environ 370.000€ (98% de son budget) et 8 emplois, le CGAM présente une « situation financière et morale alarmante ». D’aucuns affirment que « tout se passe comme si l’association était devenue la chose de la présidente »((Courrier du 5 juin 2015 adressé aux membres du CGAM par Hocine Brahimi, Michel Léger, Emmanuelle Rabouin, Willy Sandra et Michel Van Roye.)), Anne-Marie Appelmans. Cette ancienne dirigeante de la FGTB Bruxelles, 72 ans, s’est mis à dos quantité d’habitants, membres, anciens administrateurs, associations partenaires ou administrations publiques interpellées par ses méthodes… Son attitude autour de l’affaire du projet de parking sous la place du Jeu de Balle a été la goutte d’eau qui n’en finit pas, un an plus tard, de faire déborder le vase. Les travailleurs viennent d’entamer une action collective contre elle. Elle les menace en retour de licenciement ‑ et s’exécute. Qui gagnera le bras de fer ? Réponse à chercher du côté du dernier carré de fidèles, notamment dans les rangs du Parti Socialiste (PS), de cette personnalité excentrique et incontrôlable… Une comédie du pouvoir tristement banale et romanesque à la fois.

Photo : Anne-Marie Appelmans (à droite) avec l’abbé Jacques Van der Biest et le prince Amaury de Merode (au centre) lors d’un gala de soutien au CGAM en 2011.


On n’est jamais si bien servi que par soi-même

En avril 2015, plus de 1200 personnes signent une pétition s’opposant à l’expulsion de Manu Brocante (un habitant qui s’est opposé au parking sous le Jeu de Balle, avec la Plateforme Marolles) de son appartement de la rue des Renards et demandent que le local du rez-de-chaussée du même immeuble soit « octroyé à une association ou à une activité réellement utile au quartier ». Un local quasi inaccessible au public depuis 2007, date à laquelle Yvan Mayeur (PS), alors président du CPAS, le cède gratuitement à Mme Appelmans et son asbl fantoche Chez Albert, censée mettre « à disposition du public » la collection de livres de feu Albert Faust ‑ ancien leader syndical qui fut l’ex-mari de Mme Appelmans. Outrepassant les règles d’attribution publiques, le local est loué par la Régie foncière (propriétaire) au CPAS qui le met à disposition de Mme Appelmans qui le transfère à Chez Albert… qui le sous-loue au CGAM (dès 2011, un an après que Mme Appelmans en ait été intronisée présidente) comme « antenne » dont il n’a en pratique pas vraiment usage ‑ mais créant au passage un petit bénéfice dans les poches de Chez Albert.

En 2012, Yvan Mayeur et l’échevin des propriétés communales Mohamed Ouriaghli (PS) étendent la convention avec Chez Albert à l’appartement situé au-dessus du local. L’ancienne secrétaire générale de la FGTB Bruxelles est alors sous le coup d’une inculpation judiciaire (pour « faux et usage de faux, fraude fiscale, association de malfaiteurs, escroquerie, faux dans les comptes annuels et corruption active »((« Fin de l’enquête sur la FGTB, neuf inculpations« , 7sur7, 9 janvier 2009.))) qui lui fait craindre la saisie de ses biens ‑ notamment la maison qu’elle habite dans les Marolles. Mais l’affaire est prescrite en 2014, sans avoir été jugée. L’ex-inculpée n’occupe finalement pas l’appartement et se met à le sous-louer. En 2014, Manu Brocante en devient le « sous-sous locataire »… avant d’être menacé d’expulsion l’année suivante par Chez Albert, avec préavis d’un mois, pour avoir vertement critiqué le jeu trouble de Mme Appelmans dans le dossier du parking Jeu de Balle.

Manifestation devant le local et l'appartement de la rue des Renards, le 7 mai 2015.

Manifestation devant le local et l’appartement de la rue des Renards, le 7 mai 2015.

Le PS bruxellois fait le ménage Chez Albert

La pétition de soutien au locataire est suivie d’une manifestation, le 7 mai 2015, qui s’arrête devant les locaux du CPAS puis ceux du CGAM ‑ lequel vient de procéder à la coupure des compteurs d’énergie dans l’appartement. Une manifestation d’habitants devant le siège d’une association censée « développer la participation des habitants », voilà qui n’est pas courant…

La polémique s’invite aussi au Conseil communal de la Ville de Bruxelles et au Conseil de l’Action Sociale, où Yvan Mayeur, devenu bourgmestre en 2013, et sa remplaçante au CPAS Pascale Peraita (PS) font tout pour l’étouffer, plaçant les discussions sous le sceau du secret et évitant de répondre aux questions concernant, par exemple, « les conditions auxquelles la Régie Foncière met à disposition du CPAS des biens, les types d’occupations et de locations autorisés, et les obligations ainsi transférées »((Liesbet Temmerman, conseillère communale Ecolo, sur Facebook le 4 mai 2015.)). Selon plusieurs témoignages, les deux mandataires socialistes se contentent de répondre que « l’asbl Chez Albert fait du très bon boulot ».

Un tellement « bon boulot » que Chez Albert organise sa liquidation volontaire quelques mois plus tard. Le local du rez-de-chaussée est vidé dans la foulée et la Régie foncière en reprend la maîtrise (il est toujours vide à l’heure d’écrire ces lignes). La liquidatrice de l’asbl, une certaine Mme Appelmans, fait revendre au marché aux puces une partie de la collection d’Albert Faust et déménage le reste… dans un nouveau local mis à disposition par le CPAS, cette fois à la rue de Nancy (bien plus discrète que la très fréquentée rue des Renards) et directement au nom de Mme Appelmans, histoire de faire le ménage dans l’obscur mécanisme de « sous-sous-location ». Circulez, y a rien à voir.

Le CPAS condamné en justice

Si Chez Albert a plusieurs fois sommé Manu Brocante de déguerpir des lieux, l’asbl n’ira jamais jusqu’à mettre ses menaces à exécution. Le locataire faisant valoir son droit à rester dans l’appartement, l’en évincer supposerait de soumettre le litige au Juge de Paix, qui devrait se prononcer sur la légalité de la convention de « sous-sous location », et accessoirement de rendre publiques les conventions entre la Régie foncière, le CPAS et la défunte asbl… Ce que les autorités bruxelloises sont manifestement peu enclines à faire. La transparence a ses limites.

Le CPAS, qui se montre particulièrement compréhensif envers les frasques de Mme Appelmans, est autrement pointilleux avec Manu Brocante. Tout est fait pour obtenir son départ de l’appartement : après avoir tenté de le reloger dans un autre quartier, le CPAS l’accuse de vivre avec son chien dans un appartement qui « n’est pas adapté à la présence » d’un animal, puis n’hésite pas à affirmer que « d’autres occupants de l’immeuble » ont déposé plainte contre « son comportement »((Lettre du Directeur général coordonnateur du CPAS de Bruxelles, le 7 mai 2015)) ‑ allégation aussitôt démentie formellement par tous ses voisins. Devant l’échec de ces pressions, qui plongent le locataire en dépression, le CPAS sort l’artillerie lourde et lui coupe son revenu d’intégration sociale (RIS) en septembre 2015… Jusqu’à ce que le Tribunal du travail, estimant en février 2016 que la décision du CPAS « ne repose sur aucune justification admissible et s’apparente à une forme d’acharnement »((Jugement de la 12ème Chambre du Tribunal du travail francophone de Bruxelles, 29 février 2016.)), condamne celui-ci à rétablir le versement de l’allocation et à payer les 6 mois injustement suspendus.

Résultat des courses : Manu Brocante habite toujours l’appartement de la rue des Renards. Mais son bailleur, l’asbl Chez Albert, ayant procédé à son auto-dissolution en octobre 2015… personne ne lui réclame son loyer depuis lors. En effet, 8 mois plus tard, la Régie foncière n’a pas jugé utile de régulariser sa situation, préférant prolonger ce  flou juridique que de percevoir les loyers qui lui sont dus.

Plaintes à gogo

En réalité, la seule personne à avoir porté plainte contre Manu Brocante est Anne-Marie Appelmans. Faisant feu de tout bois pour apparaître comme une victime, c’est désormais une habituée du commissariat de police des Marolles où s’empilent les procès-verbaux d’audition relatifs aux plaintes pour harcèlement qu’elle initie notamment à l’encontre d’anciens employés (licenciés par ses soins).

Par ailleurs, elle déclare en mai 2015 dans « La Dernière Heure », « avoir porté plainte » contre l’auteur de ces lignes pour « des propos diffamatoires qui tiennent du harcèlement »((« Les Marolles derrière Manu Brocante », Nathan Gonze dans « La Dernière Heure », 5 mai 2015.)). En cause ? Un article paru sur ce blog, où est évoqué son passé judiciaire. Dans le contexte de l’histoire des locaux de la rue des Renards et de la gestion du CGAM, il n’est pourtant pas gratuit de rappeler que Mme Appelmans a été exclue la FGBT en 2002 pour « utilisation incontrôlable des fonds » et « gestion désastreuse du personnel »((« Une plainte pour harcèlement », La Dernière Heure, 17 mars 2003.)), ni saugrenu de souligner qu’une absence de jugement n’équivaut pas à un acquittement ‑ contrairement à ce qu’elle appelle joliment son « droit à la prescription »((« Les Marolles derrière Manu Brocante », Nathan Gonze dans « La Dernière Heure », 5 mai 2015.)) ‑ et qu’en l’occurrence elle n’est due qu’aux « retards inexplicables et inexpliqués »((« La chambre du conseil flingue le Parquet de Bruxelles« , Philippe Brewaeys dans « M Belgique », 10 octobre 2014.)) du Parquet financier de Bruxelles (selon l’expression du Président de la Chambre du Conseil).

D’ailleurs, il est cocasse de noter qu’un an après « avoir porté plainte », aucun des 3 articles publiés ici sur cette affaire n’a fait l’objet du moindre dépôt de plainte… L’annonce de poursuites imaginaires est une pratique vieille comme la justice, destinée à intimider les uns et à instiller la confusion dans l’esprit des autres.

Yvan Mayeur, Jacques Van der Biest, Philomène Brisbois et Anne-Marie Appelmans lors de la conférence de presse du bourgmestre annonçant l'abandon du parking Jeu de Balle, en février 2015.

Yvan Mayeur, Jacques Van der Biest, Philomène Brisbois et Anne-Marie Appelmans lors de la conférence de presse du bourgmestre annonçant l’abandon du parking Jeu de Balle, en février 2015.

« La démocratie interne est confisquée »

Les « manoeuvres grossières »((Courrier du 5 juin 2015 adressé aux membres du CGAM par Hocine Brahimi, Michel Léger, Emmanuelle Rabouin, Willy Sandra et Michel Van Roye.)) de Mme Appelmans à l’occasion de la mobilisation citoyenne contre le parking sous la place du Jeu de Balle n’ont pas été du goût de tout le monde, y compris au sein du CGAM où sa gestion est critiquée de longue date. En juin 2015, la contestation interne monte d’un cran : la présidente, alors censée entamer la dernière année de son second mandat, fait face à la fronde de plusieurs membres et administrateurs démissionnaires. Réunis sous le nom des « Amis du CGAM », ceux-ci demandent au Conseil d’administration (CA), comme le prévoit la loi, d’ajouter à l’ordre du jour de la prochaine Assemblée générale (AG) des points relatifs à la situation financière « périlleuse » du CGAM, à l’organisation d’un audit des comptes et à la révocation des administrateurs dont « la responsabilité est engagée »((Courrier du 5 juin 2015 adressé aux membres du CGAM par Hocine Brahimi, Michel Léger, Emmanuelle Rabouin, Willy Sandra et Michel Van Roye.)).

Dans une note de plusieurs pages((Courrier du 5 juin 2015 adressé aux membres du CGAM par Hocine Brahimi, Michel Léger, Emmanuelle Rabouin, Willy Sandra et Michel Van Roye.)) se basant sur un bilan financier provisoire (le bilan officiel n’étant pas disponible), ils pointent un déficit de 48.103€ en 2013 et de 19.073€ en 2014, un fonds social qui se creuse chaque année davantage jusqu’à atteindre -51.802€ en 2014, l’extravagance de certaines « dépenses incompréhensibles », etc. Ils se demandent comment on a pu en arriver à cette situation, alors qu’en 2011 « les finances avaient été redressées » grâce à un gala de soutien organisé par le prince de Merode((La famille de Merode, proche de la Fabrique d’église des Minimes et de l’abbé Van der Biest, a soutenu l’action de celui-ci, notamment en hébergeant ses associations (comme le CGAM) dans des locaux appartenant au Centre d’Œuvres de Merode.)) et qui apporta 105.000€ d’argent frais au CGAM. Ils soulignent enfin que « la démocratie interne est confisquée », notamment par des « pratiques irrégulières [visant] à écarter définitivement certains membres ». Et mettent en cause la présidente pour « autoritarisme », « comportement inadmissible », « gestion étrange du personnel »« pratiques opaques », « abus de pouvoir », « confusion [installée] entre le CGAM et son asbl Chez Albert », etc.

Des procédures faites pour ceux qui y croient

Mais l’AG de juin 2015 tourne court. Alors qu’une majorité se dégage pour révoquer Mme Appelmans et son CA, provoquant les hurlements et gesticulations de celle-ci, la séance est suspendue. Après la tentative du CA d’imposer un ordre du jour qui aurait vidé les points dérangeants de leur sens, la discussion bute sur l’impossibilité de discuter des comptes et bilan définitifs alors qu’aucun membre n’a pu en prendre connaissance. Ce n’est qu’en cours de séance que la présidente finit par en distribuer une version non détaillée ! Les points sont donc reportés à une assemblée ultérieure, après les vacances d’été. « Nous sortons de cette AG avec le sentiment que le CA a tout fait pour [qu’elle] ne se tienne pas normalement », commentent rétrospectivement des membres dans une note destinée à corriger le procès-verbal pour le moins tendancieux que la présidente rédigea de la séance.

La nouvelle AG est convoquée pour septembre, ce qui permet à Mme Appelmans de faire campagne. D’un côté, elle agite la carotte : courriers aux membres de l’association, rencontres individuelles, promesses, se targuer du soutien indéfectible d’Yvan Mayeur et d’autres édiles du PS, s’assurer de celui de l’abbé Van der Biest… De l’autre, elle tend le bâton : accusations de « pratiques délictueuses »((Réponses aux questions financières des membres, lettre du CA aux membres du CGAM, 7 septembre 2015.)) et autres refus de répondre aux « rumeurs et ragots mal intentionnés » des « Amis du CGAM » , lesquels reçoivent un courrier d’avocat trois jours avant l’AG les informant qu’une « plainte a été déposée pour accès frauduleux à un système informatique »((Courrier de l’avocat Laurent Arnauts aux signataires de la lettre des « Amis du CGAM », 7 septembre 2015.)) et les menaçant de poursuites pour « recel de vol » et « calomnie » (poursuites dont ils n’entendront plus parler par la suite)…

Le soir de l’AG, Mme Appelmans préside la séance. Stratagèmes, tergiversations, mises en scène et manœuvres procédurières lui permettent in extremis (à une voix près, la sienne comptant double) de changer l’ordre du jour et d’éviter un vote secret contre elle. Ce qui provoque la démission outrée de plusieurs membres, dont l’avocat et co-fondateur historique du CGAM Philippe De Keyser et deux associations sœurs créées par l’abbé Van der Biest : le Foyer des Jeunes des Marolles et l’Union des Locataires Marollienne.

Mise en « quarantaine »

Une nouvelle fois, Mme Appelmans a sauvé sa place. Accumulant « pratiques malsaines » et « décisions lunatiques »((Courrier du 5 juin 2015 adressé aux membres du CGAM par Hocine Brahimi, Michel Léger, Emmanuelle Rabouin, Willy Sandra et Michel Van Roye.)), cette amatrice de bras d’honneur et de noms d’oiseaux a réussi à faire le vide autour d’elle et asseoir sa suprématie… Sans autre motivation apparente qu’assouvir sa propre soif de pouvoir. Les enjeux de participation des habitants, de rénovation urbaine ou de droit à l’habitat semblent bien loin. Et à ce niveau-là, aussi, le CGAM a été mené au bord du gouffre : pour les « Amis du CGAM », qui disent œuvrer pour « qu’il redevienne une association travaillant avec et pour les habitants des Marolles », leur comité « s’est largement discrédité » et « ne remplit plus ses missions de base », voire sert des « intérêts partisans »((Courrier du 5 juin 2015 adressé aux membres du CGAM par Hocine Brahimi, Michel Léger, Emmanuelle Rabouin, Willy Sandra et Michel Van Roye.)).

Fin 2015, un contrôle mené par Actiris (l’Office régional bruxellois de l’emploi) sur la gestion des postes d’agents contractuels subventionnés (ACS) donnés au CGAM, a « mis en lumière des manquements/infractions graves » : outre les « fausses déclarations de prestation », le « non encadrement des travailleurs » et les comptes 2014 non publiés, l’administration note le « non-respect des activités prévues » et le « faible niveau d’activités de l’association » qui lui donnent « la conviction que le volume d’activité ne justifie plus le nombre d’ACS dont dispose [l’association] ».

Du côté de l’associatif bruxellois, le CGAM est de plus en plus isolé. En 2015, le Rassemblement bruxellois pour le droit à l’habitat (RBDH) et la Platform Pentagone arrêtent toute collaboration avec lui. En 2016, c’est au tour de l’AG d’Inter-Environnement Bruxelles (IEB) de voter son exclusion « pour contradiction avec les valeurs d’IEB dans la gestion, l’organisation et les activités d’une association membre »((Ordre du jour de l’AG d’IEB du 26 avril 2016.)) : une première dans l’existence de cette fédération de comités de quartier fondée en 1973. L‘Association du personnel du CGAM en est consciente : « l’image négative de [l’]attitude [de la] présidente se répercute sur le CGAM, et pousse de plus en plus d’associations à [s’en] désolidariser »((Lettre de l’Association du personnel du CGAM remise à l’AG du CGAM, le 3 mai 2016.)).

Un an après les assemblées tumultueuses de 2015, les travailleurs se sont en effet constitués en association. Tandis que certains d’entre eux avaient soutenu Mme Appelmans en 2015, ils s’inquiètent désormais de son ambition à repartir pour un troisième mandat de 3 ans. Ils n’en peuvent plus, et le font savoir par écrit aux membres qui s’apprêtent à élire un nouveau CA lors de l’AG de mai 2016. Leur courrier((Lettre de l’Association du personnel du CGAM remise à l’AG du CGAM, le 3 mai 2016.)) exprime un « mal être » face à « l’humeur variable » de cette présidente aux « exigences contradictoires », qui exerce sur eux « autorité abusive, (…) pression et acharnement », concluant par l’« impossibilité de continuer de travailler dans de bonnes conditions avec Anne-Marie Appelmans ».

Philomène Brisbois entourée de Faouzia Hariche, Pascale Peraita et Yvan Mayeur.

Philomène Brisbois entourée de Faouzia Hariche, Pascale Peraita et Yvan Mayeur.

Des menaces au passage à l’acte (de licencier)

Furieuse de cette sortie, la présidente sortante se fait néanmoins réélire administratrice (par 10 voix sur 18), en partie grâce à une AG désertée depuis 2015 par près de la moitié de ses membres, dégoûtés. Le nouveau CA, composé de 4 membres, se réunit une semaine après l’AG… en l’absence de l’unique administratrice opposée à la reconduction de la présidente. Les 2 autres administrateurs sont des acolytes de Mme Appelmans : Henri Piquet, membre du PS ixellois, dont le seul lien avec le CGAM est d’avoir été président de l’asbl Chez Albert, et Philomène Brisbois, concierge des logements sociaux de la Querelle et fidèle d’Yvan Mayeur, aux côtés duquel elle s’est présentée sur les listes du PS lors des dernières élections communales. La réunion a lieu le 11 mai, entre le décès et les funérailles de l’abbé Van der Biest, dont il n’est pas question dans l’ordre du jour. Les 3 comparses ont d’autres urgences. À l’unanimité, ils se répartissent les mandats pour 3 ans : Piquet devient administrateur délégué, Brisbois secrétaire, et sans suspense Appelmans reste présidente. Première décision de ce trio à la coloration en apparence très « rouge » : licencier un travailleur immigré parmi les signataires de la lettre de l’Association du personnel. Ensuite, donner mandat à Mme Appelmans pour recruter un nouvel employé… qu’elle choisit parmi ses connaissances personnelles. La séance est levée.

Mais entretemps, l’équipe des travailleurs a demandé l’intervention psychosociale de Mensura (service externe de prévention et de protection du travail) dont le rapport préliminaire((Courrier de Mensura du 26 mai 2016 relatif à la « demande d’intervention psychosociale formelle pour des risques psychosociaux à caractère collectif ».)), adressé aux instances du CGAM le 26 mai 2016, est pour le moins fleuri. Il évoque tour à tour le « manque de cohérence dans la gestion quotidienne du personnel (…) selon l’humeur du jour de la présidente », ses « exigences et demandes contradictoires » dont « certaines friseraient le conflit d’intérêt », ses « prises de décisions et partenariats (…) en fonction des amitiés ou griefs à l’égard de l’un ou l’autre des futurs partenaires ». Il pointe la « suppression de toute coordination » en l’absence de la présidente, « les équipes [n’ayant] pas l’autorisation de se réunir sans elle ». L’exigence de cette dernière « d’avoir un bureau permanent dont elle aurait l’exclusivité, malgré le manque de place du personnel ». Les réunions organisées en tête à tête « avec les employés à son domicile privé ». La réorganisation régulière de l’organigramme qui plonge ceux-ci « dans une grande confusion ». L’expression à leur égard de « mépris », d’« ironie » et d’« humiliation ». Sans compter les « menaces de licenciement » et autres « pressions (…) afin d’influencer les votes à l’Assemblée générale »… Un portrait qu’il est difficile de ne pas rapprocher de témoignages qu’on peut trouver ici ou sur le « management à l’américaine basé sur le ‘diviser pour mieux régner’ » que pratiquait la « comédienne » Appelmans lorsqu’elle dirigeait la FGTB Bruxelles et dont voici deux extraits choisis : « On bénéficie d’une assurance hospitalisation, mais Anne-Marie a fait supprimer la clause maternité pour éviter… que les femmes n’aient trop d’enfants. (…) Une secrétaire a été virée parce qu’elle n’arrosait pas les plantes. » Etc.

Quoiqu’il en soit, ses représailles contre l’équipe du CGAM ne se font pas attendre. Le 7 juin 2016, un jour avant la seconde réunion du nouveau CA (et donc sans attendre que puisse se dérouler une discussion sur le déclenchement de la procédure collective du personnel), le trio Appelmans-Piquet-Brisbois procède au licenciement de deux autres travailleurs ! La tentative de mise au pas du personnel a commencé. Décidément, à la direction du CGAM, l’héritage de la Bataille des Marolles n’est plus qu’un vague et très lointain souvenir…

• Gwenaël Breës




De l’art d’enterrer un parking

Les luttes urbaines sont riches d’enseignements. Retour sur celle qui a mobilisé le quartier des Marolles, à Bruxelles, et sa victoire contre la construction d’un parking sous la place du Jeu de Balle. Avec en toile de fond, le très paradoxal « plus grand piétonnier d’Europe » flanqué de sa « route des parkings »

Censé permettre « aux citoyens de se réapproprier l’espace public »1, le piétonnier du centre de Bruxelles que des mouvements comme Pic Nic the Streets avaient revendiqué, est devenu, par le miracle de l’inconséquence politique et des accords particratiques2 (la Ville de Bruxelles est gérée par une coalition socialiste-libérale), un objet paradoxal qui a progressivement transformé ses premiers supporters en ses plus farouches opposants. Car la nouvelle « zone confort » mise en œuvre sur les boulevards haussmanniens du centre-ville depuis le 28 juin 2015 crée à ses abords une vaste zone d’inconfort : plutôt qu’instaurer comme annoncé un « véritable maillage de mobilité multimodal » basé sur un « système de boucles » ayant pour objectif « de décourager la circulation de transit »3, le nouveau plan de mobilité du Pentagone (le centre historique de Bruxelles) renvoie le trafic automobile dans des voiries étroites tracées au Moyen-Âge : ce que les habitants, qui subissaient déjà la saturation et la pollution de ces artères aux heures de pointe, appellent le « mini-ring » ou « ring Mayeur » (du nom du bourgmestre socialiste de Bruxelles). Quant à Els Ampe, l’échevine libérale de la Mobilité, elle n’hésite plus à parler de « route des parkings »4 car ce « ring » est censé relier quatre nouveaux parkings à construire sous des places historiques du Pentagone (1600 places au total) et un parking existant dont la capacité serait doublée (de 500 à 1000 places).

Dès l’annonce du projet, fin 2014, des associations urbaines et des comités d’habitants ont dénoncé cette contradiction consistant à augmenter l’offre de parkings dans le Pentagone (déjà parmi les plus hauts ratios d’Europe) pour piétonniser les boulevards centraux. De la part du bourgmestre, il s’agissait d’une manière toute personnelle d’envisager la lutte contre « la bronchiolite, première maladie infantile de notre Ville, dûe au taux de pollution extrêmement élevé dans notre Ville »5, tant le lien entre la possibilité de se garer et le choix de la voiture comme mode de déplacement est devenu évident de nos jours. Ce que n’ont pas manqué de clamer les défenseurs d’une mobilité douce, soulignant que ces 2100 emplacements supplémentaires allaient s’ajouter aux 19.000 déjà existants dans les 34 parkings « publics » du centre-ville dont le taux d’occupation est d’à peine 60%. Une meilleure utilisation de ceux-ci serait plus judicieuse, d’autant qu’il existe également des dizaines de milliers de places de parking réservées à des sociétés privées et qui pourraient être rendues accessibles lorsqu’elles sont inoccupées en dehors des heures de travail.

D’un point de vue symbolique, les critiques soulignent depuis un an les réminiscences de cette politique avec la « bruxellisation » et le tout-à-l’automobile qui ont défiguré la ville et fait fuir ses habitants entre la moitié des années 1950 et les années 1970. D’un point de vue réglementaire, la contestation porte sur l’impossibilité de contribuer de la sorte à l’objectif du Plan régional de Mobilité de réduire l’utilisation de la voiture individuelle de 20% à l’horizon 2018, ainsi que sur l’absence d’études préalables, de concertation publique et de transparence sur le nouveau plan de mobilité (un point de vue repris par la très officielle Commission régionale de Mobilité6). Mais ce message s’avère difficile à faire passer, le projet de piétonnier étant auréolé d’une sympathique image écologique, et la majorité politique de Bruxelles bien décidée à l’imposer au pas de charge. C’est localement que la fronde a commencé à prendre, autour des places concernées par les projets de nouveaux parkings : Yser, Nouveau Marché aux Grains, Rouppe et Jeu de Balle… Et plus particulièrement autour de cette dernière.

Parking = lifting

La place du Jeu de Balle est un lieu symboliquement chargé. Depuis 1873, elle accueille quotidiennement le Vieux Marché, véritable institution de la vie bruxelloise qui n’est pas seulement un marché d’antiquités et de brocante mais un véritable écosystème basé sur le recyclage, où se pratiquent encore la débrouille et l’économie parallèle. C’est le cœur économique et social du quartier populaire des Marolles (qui compte 40% de logements sociaux). En novembre 2014, la nouvelle d’un projet de parking souterrain s’y est répandue comme de la poudre et a immédiatement été très mal perçue par la plupart des habitants (contrairement aux dires du bourgmestre, assurant qu’ils étaient « demandeurs »), amoureux du quartier et clients de son marché venus de tout Bruxelles et bien au-delà pour défendre « leur place ». Pour les marchands et commerçants, la préoccupation première était la problématique du chantier, qui devait durer au bas mot entre 24 et 30 mois, sans qu’on sache ce qu’il allait advenir du marché pendant ce temps. L’échevine des Affaires économiques Marion Lemesre évoquait une délocalisation temporaire sur un espace qui cumulait les inconvénients d’être situé à 500 mètres de là, près du quartier huppé du Sablon et d’avoir une superficie bien moindre (nécessitant donc d’opérer une sélection entre les marchands pendant la durée du chantier). Sa collègue de la Mobilité assurait au contraire que le marché pourrait continuer pendant les travaux grâce à la technique de construction par « petits trous »7, qui en laissa plus d’un sceptique – notamment les commerçants voyant la faillite arriver.

Certains tenaient avant tout aux pavés de la place, que de précédentes batailles avaient permis de conserver. D’autres s’offusquaient de pareille confiscation de l’espace public, s’agissant en l’espèce de le concéder à des investisseurs privés (pour une durée de 35 ans) à qui il incomberait en outre d’élaborer et réaliser son réaménagement. Et tous comprenaient immédiatement à quel type de projet urbain cela correspondait, s’alarmant du risque de basculement d’un des rares espaces centraux encore relativement préservé de la gentrification. Ils se montraient attachés à cette place telle qu’elle est, craignant de la voir dénaturée et défigurée. « Cette place est en mauvais état. Ce sera aussi l’occasion de la restaurer »8, disait l’échevine de la Mobilité, annonçant un « lifting » qui permettrait d’en supprimer les bosses. Et comme du lifting physique au lifting social il n’y a qu’un pas, l’opération « permettra aussi d’attirer des riverains avec une meilleure capacité contributive »9, avait renchérit sa collègue des Affaires économiques, confirmant les inquiétudes.

Une mobilisation spontanée

Contrastant avec cet émoi populaire, l’inertie des nombreuses associations locales fut remarquable : aucune d’entre elles ne prit l’initiative d’organiser une quelconque action ou réunion. Quant à la Platform Pentagone, constituée quelques semaines plus tôt à l’initiative d’associations de défense de l’environnement urbain10, sa charte était trop portée sur la mobilité douce pour qu’elle puisse fédérer des gens issus d’horizons aussi différents.

Quelques jours après l’annonce officielle de la Ville, de premières affichettes anti-parking avaient fait leur apparition. Plusieurs projets de pétitions circulaient. Deux groupes de discussion avaient vu le jour sur les réseaux sociaux et c’est par leur biais qu’une réunion s’organisa d’urgence : le 25 novembre, 150 personnes d’horizons très différents avaient répondu à l’appel. Comprenant l’intérêt de s’unir au-delà de leurs différences, elles réussirent à se trouver un dénominateur commun : « la défense du caractère populaire et de la diversité sociale du quartier, de son marché aux puces et de l’économie qui y est liée, contre tout projet qui leur porterait atteinte »11. Une pétition fut écrite le soir-même, imprimée et mise en ligne le lendemain. Son succès fut instantané : en cinq jours, elle avait recueilli 13.000 signatures. La médiatisation était grande et des milliers de personnes manifestaient leur indignation via les réseaux sociaux.

La Plateforme Marolles était née. Bien qu’assumant ne pas avoir le monopole de cette bataille, elle allait y jouer un rôle de locomotive. Le 30 novembre, elle organisa une première action en forme de clin d’œil à la Bataille des Marolles où, le en 1969, les habitants enterraient symboliquement le Promoteur Immobilier et sa fidèle épouse la Bureaucratie face à la menace d’expropriations massives prévues pour agrandir le Palais de Justice : « Aujourd’hui encore, les Marolliens se mobilisent et sont bien décidés à faire reculer cette nouvelle attaque contre leur quartier. »12 En parallèle, le festival « Touche pas à mon Jeu de Balle ! » anima la place pendant 24 heures, jusqu’à l’heure de la réunion du Conseil communal censée entériner le plan de mobilité et le cahier des charges des nouveaux parkings. En dépit de cette mobilisation rapide, forte et déterminée, les élus adoptèrent l’ensemble du plan le 1er décembre, majorité contre opposition. Mais la séance fut interrompue dans un chahut total, le bourgmestre et ses échevins devant fuir la salle sous les quolibets de 300 personnes hostiles (scène très inhabituelle en ces lieux).

S’organiser pour durer

Malgré la crainte d’une partie des habitants que cette décision soit immuable, la mobilisation s’intensifia dès le lendemain. Site web, campagne d’affichage, banderoles, communiqués de presse, présence quotidienne avec la pétition sur le Vieux Marché, soupes populaires, cagnottes de soutien… Dans un premier temps, politiques et journalistes suspectaient ce mouvement largement spontané d’être tour à tour manipulé par le Parti du Travail de Belgique ou par Ecolo, constitué uniquement de bobos français, etc. Il fallu attendre le 8 décembre pour que ce genre de propos cesse : ce soir-là, sous l’œil des journalistes, l’échevine de la Mobilité était venue expliquer les bienfaits de son parking dans un bar des Marolles où elle se trouva confrontée à 300 habitants extrêmement remontés contre son projet.

La Plateforme Marolles se focalisa sur l’abandon du parking Jeu de Balle, ce qui lui permit de fédérer largement dans le quartier, sans que cela ne l’empêche de critiquer le plan de mobilité dans son ensemble, ni de marquer sa solidarité envers les trois autres quartiers menacés par des parkings, avec qui des liens furent créés. Un travail juridique fut ainsi mené avec d’autres associations et comités, il déboucha sur l’introduction d’un recours en annulation au Conseil d’État contre l’ensemble du plan de mobilité (toujours en cours à l’heure d’écrire ces lignes). Le noyau dur de la mobilisation était constitué d’une cinquantaine de personnes, qui ne se seraient probablement pas rencontrées sans ce projet de parking et ont pourtant réussi à s’unir joyeusement autour d’un slogan : « No parking, no lifting, no bling bling ». La Plateforme s’organisa autour des réunions hebdomadaires de son groupe de coordination (constitué d’individus ayant une relation d’appartenance au quartier, ainsi que de trois associations : un groupement de commerçants, une union de locataires et une organisation d’amis du Vieux Marché) ; d’assemblées ouvertes organisées dans différents cafés autour de la place ; de réunions uniquement avec des échoppiers (pour répondre à leurs horaires de travail spécifiques et à l’absence d’organisation les représentant) ; de groupes de travail autour de thèmes précis (ouverts à toute personne le souhaitant)…

Ainsi, le groupe diffusion s’occupa de faire circuler la pétition dans tout le quartier, mais aussi de concevoir, imprimer et diffuser les affiches qui fleurirent dans les vitrines des commerces et aux fenêtres des habitants malgré les menaces d’amendes proférées par la Ville. Le Comité des fêtes s’occupa, pour sa part, des activités et actions, dont le « Cortège pacifique et triomphal du Roi des brols, délégué des Marolles », qui alla remettre en fanfare la pétition à l’Hôtel de Ville le 18 décembre – en 22 jours, elle avait recueilli 23.336 signatures.

De son côté, le groupe patrimoine de la plateforme élabora avec l’association Pétitions-Patrimoine une seconde pétition, légale cette fois, qui fut remise le 20 janvier 2015, activant un droit démocratique permettant de demander au Gouvernement régional l’ouverture d’une procédure de classement. En l’occurrence, le classement comme site de l’ensemble de l’espace public de la place du Jeu de Balle, ainsi que de plusieurs bâtiments qui s’y trouvent et de l’ancien abri anti-aérien situé dans son sous-sol. Au Ministre-Président de la Région, leur reprochant par voie de presse de procéder à une « instrumentalisation du patrimoine pour contrer un projet »13, la Plateforme Marolles et Pétitions-Patrimoine répondirent dans une carte blanche14 que « l’une de leurs principales motivations est justement la préservation de cette place historique et [qu’ils] ne voient aucune raison de ne pas poser le débat sur ce terrain. […] Ni cette place ni son marché quotidien ne sortiront indemnes d’un long chantier de bétonisation du sous-sol et d’un réaménagement de la surface (la Ville de Bruxelles veut d’ailleurs confier la conception de l’espace public à une société de parking !). Un parking souterrain nécessiterait la création de diverses trémies, ascenseurs et cheminées d’aération qui défigureraient l’attrait historique et esthétique de la place. »

Entre soulagement et amertume, une victoire à célébrer

Cette procédure de classement, après avoir été bloquée une première fois pour « raisons administratives », est toujours en cours à l’heure actuelle. Le 2 février, quinze jours après son déclenchement, elle fait dire à l’échevine de la Mobilité qu’elle a compris la critique et qu’elle ne touchera pas au « caractère » de cette place légendaire15… tout en maintenant sa volonté d’y construire un parking. Trois semaines plus tard, le 26 février, la Ville annonce l’abandon total du projet de parking ! Dans le quartier, l’heure est bien entendu au soulagement. Mais au-delà de la victoire, apparaissent très vite les effets pervers des « solutions alternatives » de la Ville16, impliquant d’une part le déplacement du site de stationnement des échoppiers du Vieux Marché, et de l’autre, le déplacement du projet de parking à 500 mètres de là… Pour les habitants des 151 appartements de l’immeuble de logement social des Brigittines, déjà en bien mauvais état, cela suppose le creusement d’un parking d’environ 400 places sous leurs pieds, les privant au passage du seul espace de jeu pour leurs enfants. Aux yeux de la Plateforme Marolles, cette « solution » improvisée en deux jours, sans aucune étude, témoigne de l’incroyable capacité des autorités à prendre des décisions à la hussarde (malgré l’impact très concret qu’elles impliquent pour la vie des habitants, lesquels apprennent la nouvelle par la presse), mais aussi leur entêtement à encourager l’usage de la voiture – d’autant plus incompréhensible que ce nouveau parking serait localisé à 300 mètres à peine de la place Rouppe où la Ville projette aussi de creuser un parking de 400 places, et à 600 mètres du parking Sablon-Poelaert dont elle a décidé de doubler la capacité (1000 places)17.

La manière dont le parking Jeu de Balle a été abandonné est symptomatique du traitement que la Ville de Bruxelles a réservé à la Plateforme Marolles pendant ces quatre mois de bataille. Quand la Ville prétend que le parking Brigittines ne fait pas partie de son plan de mobilité mais vise à résoudre des problèmes spécifiques aux Marolles, la Plateforme lui rappelle les décisions officielles qui contredisent cette assertion (en ce compris le cahier des charges du parking expliquant qu’il s’adressera à la clientèle des automobilistes empruntant le « mini-ring ») servant à protéger le piétonnier et le plan de mobilité de la levée de boucliers provoquée par le projet de parking au Jeu de Balle. Quand la Ville présente le stationnement des camions des échoppiers comme l’un des problèmes majeurs de mobilité à résoudre, la Plateforme rappelle qu’aucun de ses parkings n’est conçu pour le régler : le coût de l’emplacement est trop cher et la hauteur des trémies d’accès (2 mètres) ne permet pas à ces véhicules (3 mètres) d’y pénétrer. Quand la Ville parle de « solutions alternatives », la Plateforme répète sa demande d’objectiver les « problèmes » et sa proposition de lancer « une véritable concertation avec tous les acteurs du quartier, afin de se mettre d’accord sur la nature de ces problèmes et d’explorer les différentes possibilités de les résoudre. »18 Enfin, quand le bourgmestre présente sa décision comme « une solution entre Marolliens »19 étant le fruit d’une « concertation »20, les membres de la Plateforme s’étranglent. Bien sûr, le bourgmestre n’a pas organisé la vaste concertation que souhaitait la Plateforme, mais il s’est contenté de se « concerter » avec la présidente d’une association des Marolles, proche de son parti, avec qui il entretient par ailleurs des liens de camaraderie syndicale et à qui il a fourni, lorsqu’il était président du CPAS, un appartement public et un rez-de-chaussée commercial en dehors des règles d’attribution21. En somme, tout sauf une opposante. Le concours apporté par cette association, dont l’objet social est de « développer la participation des habitants aux décisions relatives au développement urbain »22, permet au bourgmestre de parler de « concertation » et, par son truchement, de dénier toute légitimité à la Plateforme Marolles, qui se voit reprocher dans un communiqué de presse ses « slogans simplificateurs » et ses « messages musclés »23 opposant un « non » catégorique au parking – une critique surprenante, émanant d’une association née suite à la Bataille des Marolles de 1969… qui avait emporté la victoire autour d’un mot d’ordre simple : « non » !

Face à ces manœuvres, la Plateforme Marolles se contenta de rendre hommage à la mobilisation exemplaire qui a permis d’obtenir l’abandon du parking Jeu de Balle. Même si, en réalité, des doutes existaient dès le départ sur les intentions de la Ville dans ce dossier. Il n’avait pas échappé aux observateurs que la majorité bruxelloise laissa apparaître des contradictions et qu’il existait des nuances entre l’approche de l’échevine libérale de la Mobilité et celle du bourgmestre socialiste, qui risquait gros électoralement parlant en s’attaquant à ce quartier. Le parking Jeu de Balle était-il voulu par les libéraux et non par les socialistes ? Était-il pensé comme un épouvantail permettant de faire diversion pour mieux protéger le projet de piétonnier cher au bourgmestre ? On ne connaîtra probablement jamais le fin mot de l’histoire, mais les opposants eurent parfois l’impression de jouer dans une pièce dont ils ne maîtrisaient pas tous les tenants et aboutissants. Qu’à cela ne tienne, sans résistance le projet se serait peut-être concrétisé. Pour la Plateforme, il était donc important de saluer ce succès qui dément la croyance trop répandue selon laquelle on ne change pas une décision politique. Les mobilisations populaires débouchant sur une victoire dans des questions d’urbanisme sont trop rares pour ne pas s’en réjouir. La Plateforme célébra donc l’enterrement du projet de parking par une semaine de festivités, en fait prévue et préparée depuis plusieurs semaines par le Comité des fêtes, initialement dans l’idée de soutenir la demande de classement de la place et de continuer la mobilisation. L’occasion en était l’anniversaire des 142 ans de présence du Vieux Marché sur la place du Jeu de Balle : du 15 au 21 mars, bal, concerts, cinéma, lectures, débats, ateliers, stands, écoutes sonores, balades et expositions se succédèrent dans tout le quartier, pour se clôturer avec un Carnaval sauvage.

Rebondir

Un mois après la fête, la Plateforme Marolles se posa la question de poursuivre ou non son existence. Elle décida de ne pas se constituer en personne morale ni de s’occuper de toutes les affaires du quartier, mais bien de rester active pour soutenir les procédures entamées, assurer le suivi sur les questions de mobilité et maintenir la vigilance contre les velléités de transformation du quartier. Les représailles subies par un habitant du quartier, menacé de devoir quitter son logement communal suite à son implication dans la Plateforme24, contribuèrent à rendre ses membres conscients de l’importance de garder des liens de solidarité. Bien sûr, une partie des habitants considérèrent que le danger s’était écarté de leur quartier, mais d’autres estimèrent que c’était l’occasion d’amorcer un déplacement de la mobilisation vers les enjeux plus larges de la piétonnisation des boulevards centraux, du plan de mobilité et des autres lieux menacés par des projets de parkings souterrains. Certains allèrent donc prêter main forte aux habitants des Brigittines (qui avaient commencé à s’organiser contre le parking projeté sous leur immeuble), ou s’investir dans la Platform Pentagone en contribuant à organiser celle-ci de manière plus fédératrice et davantage ancrée sur le terrain. Un partage d’expériences qui ne pouvait être qu’intéressant, la Platform Pentagone ayant été initiée par des structures professionnalisées tandis que la Plateforme Marolles ne repose que sur des bénévoles.

La Platform Pentagone s’est ainsi ouverte à de nouveaux membres (habitants, comités de quartiers, associations, commerçants), autour d’une nouvelle charte plus inclusive et pointant cette fois le paradoxe de ce piétonnier à l’origine d’un plan de mobilité fondamentalement pro-voiture25. Pour une partie des membres de la Platform Pentagone, favorables au principe de piétonnisation du centre-ville – qu’ils avaient d’ailleurs revendiqué bien avant que les autorités ne s’en emparent à des fins de city marketing –, la critique du piétonnier était jusqu’alors difficile à exprimer. Mais il a fallu se rendre à l’évidence : les desseins politiques de ce projet sont à présent davantage tournés vers le tourisme que la qualité de vie des habitants, plus néolibéraux qu’écologiques, commerciaux que conviviaux, événementiels que culturels26Certains n’hésitent plus à dénoncer une « disneylandification » visant ouvertement à transformer la place De Brouckère en « Times Square »27 et la Bourse en « New Beer Temple » ; à attirer de nouveaux habitants issus de la « classe créative » ; à « upgrader l’offre commerciale » en remplaçant « le bas de gamme » par une « offre haut de gamme en lien avec la clientèle des touristes/congressistes » et par « des commerces d’achats d’impulsions » ; à augmenter « l’attractivité » du « nouveau cœur de ville »28 en incitant à l’ouverture des commerces le dimanche ou en mettant sur pieds un programme d’accueil des touristes chinois ; à dégrader la desserte de bus tout en laissant passer les taxis ; etc. Pour s’y opposer, la Platform Pentagone a fait le pari d’une critique « positive » : « oui » à un espace public partagé, à une offre commerciale variée, à l’amélioration de la qualité de l’air et de la santé des habitants, à une mobilité renforçant les transports en commun et les modes actifs de déplacement, à des logements accessibles dans tout le périmètre du projet, à une véritable concertation…

De la complexité de critiquer un piétonnier

Mais la tâche de créer un rapport de force permettant de changer le cours des choses est bien plus ardue pour la Platform Pentagone que pour la Plateforme Marolles. Question d’échelles et de spécificités territoriales : les liens de proximité et de solidarité existant dans les Marolles sont incomparables à ceux d’autres quartiers et non reproductibles à une zone aussi large que le Pentagone. Question de complexité des enjeux : les effets d’un parking souterrain sont plus facilement perceptibles que ceux d’un plan de mobilité articulé autour d’un piétonnier. Question de posture idéologique, aussi : si la critique d’un parking semble directement « progressiste », l’opposition à un piétonnier paraît « réactionnaire » au premier abord. Le projet d’un piétonnier couplé à un « mini-ring » et à des parkings est en ce sens d’une perversité redoutable. La confusion ainsi créée est d’autant plus forte que le projet a été mis en pratique pour une période test de huit mois, laissant penser que la Ville pourrait revenir sur certains principes fondateurs au terme de cette phase, alors que son intention est de procéder tout au plus à des aménagements mineurs. De plus, cette période test a été entamée à la veille des grandes vacances. Les premières impressions des Bruxellois, positives comme négatives, se basent donc sur une vision tronquée du projet : le « ring Mayeur » est forcément moins embouteillé pendant les congés d’été, la simplicité actuelle de l’aménagement du piétonnier ne préfigure en rien ce à quoi il ressemblera lorsque les pouvoirs publics y auront injecté 20 millions d’euros29, etc. Depuis le début de la période test, la contestation s’est certes élargie mais autour d’un spectre si large qu’elle peut ressembler à une alliance contre-nature de mécontents disant tout et son contraire. Dans le débat public, les voix critiques qui se sont ajoutées à celle de la Platform Pentagone sont par exemple celles de personnes opposées au principe même d’un piétonnier, ou qui réprouvent la population bigarrée le fréquentant et revendiquent avant tout plus de contrôle social. Les médias et les réseaux sociaux contribuent hélas à amplifier ce brouillard, lequel résulte notamment de la précipitation de la Ville (dictée par l’agenda électoral) et de sa volonté d’éviter un véritable processus de concertation et de participation30.

Mais tout n’est pas encore joué. Après le retour des vacances, le « mini-ring » va être réellement éprouvé. Les concessions des parkings doivent encore été attribuées. Et les travaux d’aménagement définitifs du piétonnier n’ont pas démarré. Dans l’immédiat, pour parvenir à modifier les projets de la Ville, le principal défi de la Platform Pentagone est de créer davantage d’alliances tout rendant audibles ses revendications dans le brouhaha de mécontentements et de louanges qui pleut sur le piétonnier. Pour la Plateforme Marolles, initialement constituée pour obtenir l’abandon d’un projet désormais caduc, l’enjeu à long terme est plutôt de préserver et d’entretenir l’important réseau de solidarité local qui s’est constitué pendant ces quatre mois de bataille… tout en évitant, soit la disparition pure et simple, soit une institutionnalisation qui risquerait de l’amener – comme d’autres avant elle – à ne pas se réveiller lorsqu’un prochain danger viendrait menacer le quartier.

• Gwenaël Breës

Article paru dans le n°1 de la revue bisannuelle « Dérivations ».

Notes

1 « Un nouveau cœur pour Bruxelles », Ville de Bruxelles, dossier de presse du 31/01/2014.
2 « Le ‘nouveau cœur’ de Bruxelles va-t-il lui faire perdre son âme ? », Gwenaël Breës, 24/11/2015, www.bruxelles-capitale.org.
3 « Un nouveau cœur pour Bruxelles », Ville de Bruxelles, dossier de presse du 31/01/2014.
4 Expression provenant du cahier des charges du parking Brigittines.
5 Yvan Mayeur au Conseil communal de Bruxelles, 09/03/2015.
6 « Avis sur le plan de mobilité du Pentagone », 23/02/2015.
7 Selon les propos d’Els Ampe faisant référence à la « Méthode Stross », répétés dans différentes interventions, notamment à Télé Bruxelles le 21/11/2014 ou lors du Conseil communal du 09/02/2015.
8 « Le centre en chantier jusqu’en 2018 », Le Soir, 08/11/2014.
9 Marion Lemesre au Conseil communal, 17/11/2014.
10 Atelier de Recherche et d’action Urbaines, Brusselse Raad voor het Leefmilieu et Inter-Environnement Bruxelles.
11 Présentation de la Plateforme Marolles, www.plateforme-marolles.be.
12 Communiqué de presse de la Plateforme Marolles, 30/11/2014.
13 Rudi Vervoort dans « Le parking Jeu de Balle a du plomb dans l’aile », « La Dernière Heure », 22/01/2015.
14 « Personne ne penserait un jour à démonter l’Atomium, vraiment ? », carte blanche parue le 04/02/2015 sur le site du « Soir ».
15 « Ampe: ‘Niet raken aan Vossenplein’ », BrusselNieuws, 02/02/2015.
16 Communiqué de presse d’Yvan Mayeur, 26/02/2015.
17 « Abandon du parking sous la place du Jeu de Balle : une bonne décision, mais de mauvaises solutions alternatives », communiqué de presse de la Plateforme Marolles, 09/03/2015.
18 Lettre de la Plateforme Marolles remise à la Ville de Bruxelles, le 18/12/2014, en même temps que la pétition.
19 Yvan Mayeur sur Twitter le 27/02/2015 et sur Télé Bruxelles le 15/03/2015.
20 Yvan Mayeur sur Twitter, 26/02 et 15/03/2015.
21 « Quand la Ville dort (ou l’attribution des logements communaux expliquée aux Marolliens) », Gwenaël Breës, 17/05/2015, www.bruxelles-capitale.org.
22 Extrait de l’objet social de l’ASBL Comité général d’action des Marolles (CGAM).
23 Communiqué de presse du Comité général d’action des Marolles (CGAM), lors de la conférence de presse conjointe avec Yvan Mayeur, 26/2/2015.
24  « Comptes et règlements de comptes ‘à la marollienne’ ? », Gwenaël Breës, 27/04/2015, www.bruxelles-capitale.org.
25  Charte de la Platform Pentagone, www.platformpentagone.be.
26  « Petit bréviaire de novlangue piétonnisante », Gwenaël Breës dans le n°19 de « Kairos », avril-mai 2015, article consultable sur www.bruxelles-capitale.org.
27 « Yvan Mayeur: ‘Un Times Square au centre de Bruxelles’ », La Libre Belgique, 13/12/2013.
28 Citations extraites du dossier de presse de « Présentation des résultats du Schéma de développement commercial et du web observatoire du commerce », 27/03/2015, sur le site de l’échevine des Affaires économiques, www.marionlemesre.be.
29 Via une aide de Beliris (État fédéral).
30 « On ne vous répondra pas, ce n’est pas le sujet de la soirée », Gwenaël Breës dans le n°17 de « Kairos », janvier-février 2015, article consultable sur www.bruxelles-capitale.org.




Rue des Renards : Anne-Marie Appelmans s’attaque à un chien pour noyer le poisson…

Anne-Marie Appelmans versus Manu Brocante, nouvel épisode. (Si vous avez raté les précédents, rendez-vous ici).

L’ASBL Chez Albert, créée par Anne-Marie Appelmans pour gérer des locaux rue des Renards reçus du CPAS de Bruxelles, vient de motiver tardivement sa volonté d’en déloger Manu Brocante dans un recommandé adressé à ce dernier (et en copie au CPAS).

De quoi le locataire est-il accusé ? « Vous détenez un chien sans en avoir demandé l’autorisation, alors que le règlement d’ordre intérieur s’y oppose », écrit Henri Piquet, le socialiste ixellois qui préside l’asbl fantoche de l’ancienne épouse de feu-Albert Faust. Un reproche furieusement semblable à celui formulé, le mois dernier, dans un précédent courrier incitant Manu Brocante à quitter les lieux : « Ce logement n’est pas adapté à la présence d’un chien », lui écrivait déjà le Directeur général coordonnateur du CPAS. Défense de rire.

Le hic, dans ce scénario tiré par les poils, c’est que la convention d’occupation n’interdit aucunement la présence d’un animal dans l’appartement. Quant au « règlement d’ordre intérieur » auquel se réfère le courrier, il est inconnu du locataire et n’est même pas mentionné dans la convention. Les mauvaises langues ajoutent d’ailleurs qu’avant d’être sous-loué, l’appartement était destiné à Mme Appelmans qui devait y habiter… en compagnie de son chien.

Avec pareils arguments, c’est impatiemment qu’on attend la plaidoirie de Chez Albert devant le Juge de paix. Mais pas de chance pour les amateurs d’humour poilant : pour l’instant, l’ASBL se garde bien de saisir la justice afin d’obtenir l’éviction de son locataire. Elle préfère, après lui avoir coupé les compteurs de gaz et d’électricité, enchaîner les lettres de mise en demeure, ce qui commence tout doucement à ressembler à du harcèlement. On n’oserait pourtant imaginer que Mme Appelmans cautionne de telles pratiques, elle qui collectionne les dépôts de plaintes pour harcèlement à son égard (au point de s’attirer le sobriquet de « Plainte contre X »)…

« Ce chien, moyen de dissuasion a empêché le CGAM d’occuper le local à l’arrière de votre appartement »

En réalité, cette énième lettre de mise-en-demeure ressemble à une tentative un peu désespérée de justifier le système de double sous-location mis en place par Mme Appelmans. En effet : si le CPAS ne pouvait ignorer la sous-location de l’appartement du 1er étage à Manu Brocante, il est probable qu’il ignorait certains des petits arrangements faits avec les locaux qu’il a généreusement octroyés à l’ancienne leader syndicale. Savait-il, par exemple, qu’une pièce de l’appartement est également sous-louée au CGAM, justifiant un second loyer pour le même étage ? Que le local du rez-de-chaussée, donné gratuitement à l’ASBL créée par Mme Appelmans, est ensuite sous-loué au CGAM (présidé par la même) ? Que ce système alambiqué permet à Chez Albert d’engranger un bénéfice sur le dos du CGAM ?…

Le CGAM est d’autant plus lésé dans l’affaire, qu’il n’a jamais réellement occupé ces locaux (malgré quelques efforts remarquables pour en donner l’impression, comme ces affichettes annonçant des permanences qui n’ont pas lieu). Et nous y voilà. Maintenant que ces petites cachotteries sont devenues plus visibles, il faut s’expliquer. Un premier coupable est désigné : si le CGAM n’utilise pas le local à l’étage, c’est à cause d’un chien ! « Ce chien, moyen de dissuasion a empêché le CGAM d’occuper le local à l’arrière de votre appartement », s’insurge Henri Piquet dans sa lettre à Manu Brocante.

Ce « moyen de dissuasion », c’est Aby. Une femelle de cinq ans, Berger un peu bâtard, aux yeux qui t’implorent en permanence de bien vouloir lui jeter le petit caillou, là, sous tes pieds, tellement petit que tu ne le vois pas, pour qu’elle puisse ensuite le ramener dans le creux de ta main qu’elle léchouille au passage en espérant que tu le relances en l’air, et ainsi de suite. Un an après son arrivée rue des Renards, voilà donc Aby, le toutou le plus inoffensif des Marolles, devenu la terreur du CGAM.

Et pendant ce temps, tous ces mois de loyers et de charges payés inutilement… quel gâchis pour les finances du CGAM.

Chez Albert_ AVENANT_CGAM

Car, comme en témoigne ce document, le CGAM sous-loue depuis novembre 2011 une partie du rez-de-chaussée du n°15 rue des Renards à l’ASBL de sa présidente, qui le reçoit pourtant gratuitement du CPAS. Depuis septembre 2013, le CGAM « accepte d’occuper entièrement le rez-de-chaussée » et sa contribution grimpe à 250€ par mois.

Certains n’hésitent pas à parler de conflit d’intérêts. C’est d’ailleurs Mme Appelmans qui signe cette convention pour le CGAM et Rudi Nerinckx pour Chez Albert. Pour rappel, Rudi Nerinckx est le fidèle complice de Mme Appelmans depuis l’époque de la FGTB : « Ce qu’Anne-Marie imaginait, Rudi le concevait. Pourtant, il n’a aucun diplôme de comptable, mais c’est ce qu’on appelle un financier. Un type qui peut tout manipuler dans les comptes pour obtenir ce dont il a besoin », témoignaient alors des travailleurs du syndicat. Rudi Nerinckx avait été licencié en 2001 par la FGTB pour « incompétence » et « gestion chaotique », mais Mme Appelmans l’avait aussitôt réengagé dans une société à laquelle elle comptait sous-traiter la comptabilité de la FGTB ! Depuis lors, il suit son ancienne patronne dans toutes ses associations. En 2013, il a même réalisé un audit sur les finances du CGAM. Sans doute n’a-t-il rien trouvé à y redire…

Aby, la terreur des Marolles.

Abi, la terreur des Marolles.




Quand la Ville dort (ou l’attribution des logements communaux expliquée aux Marolliens)

Recevoir un local gratuit pour le laisser fermé et un logement public pour le sous-louer, tout en générant du bénéfice ? Grâce au CPAS de Bruxelles, c’est possible ! Mais chut : pas pour tout le monde… Le cas de Manu Brocante, un locataire des Marolles menacé d’expulsion, révèle en effet un système aux relents de féodalité qui implique, d’une part, la Régie foncière et le CPAS de la Ville Bruxelles et, de l’autre, l’ancienne dirigeante de la FGTB Anne-Marie Appelmans et deux associations qu’elle pilote. Dans le climat de pressions et d’opacité qui entoure actuellement ce dossier, il nous a paru utile de mettre en lumière le rôle et la responsabilité des autorités bruxelloises, en racontant par le menu les agissements qu’elles ont rendus possibles et tolèrent. Un récit baroque ! 

Il s’en est passé des choses, depuis la publication sur ce blog, le 27 avril, d’un article contextualisant la tentative d’éviction de Manu Brocante, ce locataire du n°15 rue des Renards… Il y a eu de nombreuses marques de solidarité à son égard, telles cette marche de soutien rassemblant une centaine de personnes ((« Soutien à Manu Brocante, un habitant des Marolles menacé d’expulsion », RTBF, 7/5/2015.)) ou cette pétition récoltant plus de 1000 signatures en une semaine ((Lire la pétition. Voir aussi la page Facebook « En soutien à Manu Brocante ».)). Il y a eu aussi une série de plaintes et d’intimidations de la part des personnes et des institutions dont les procédés dans cette affaire ont été rendus publics et critiqués. Ainsi, le Comité Général d’Action des Marolles (CGAM) a bel et bien exécuté sa menace de couper les compteurs de gaz et d’électricité du locataire. Lequel, après avoir refusé de quitter son domicile, a reçu un courrier du CPAS le menaçant de perdre son revenu d’intégration sociale. De son côté, Anne-Marie Appelmans n’a pas voulu répondre aux journalistes, déclarant réserver ses arguments pour de futures procédures judiciaires — dont une plainte qu’elle annonce contre l’auteur de ces lignes pour avoir tenu « des propos diffamatoires qui tiennent du harcèlement » ((« Les Marolles derrière Manu Brocante », La Dernière Heure, 6/5/2015.)). Ambiance !

À la Ville de Bruxelles et au CPAS, on n’est guère plus loquaces. Les lieux où cette situation a été évoquée sont frappés du sceau du secret. Il en va ainsi du Conseil de l’Action Sociale, dont les discussions ne sont jamais publiques. Mais aussi du Conseil communal, où la question de Liesbet Temmerman (Ecolo) a été reléguée au Comité secret par Yvan Mayeur (PS) qui, dans un premier temps, avait carrément refusé de l’inscrire à l’ordre du jour ! Dommage que la presse n’ait pu entendre ce qui s’est dit et qu’il n’y ait pas de procès-verbal, car il s’agissait de demander à l’échevin des propriétés communales Mohamed Ouriaghli (PS) d’éclaircir « les conditions auxquelles la Régie Foncière met à disposition du CPAS des biens, les types d’occupations et de locations autorisés, et les obligations ainsi transférées » ((Liesbet Temmerman sur Facebook, 4/5/2015.)). Mais selon la conseillère communale, on n’a pas raté grand chose : « Je ne peux pas en dire plus, et ce même pas à cause du huis clos, mais tout simplement parce qu’il n’y a pas eu de réponse, la majorité n’estimant visiblement pas nécessaire de répondre » ((Liesbet Temmerman sur Facebook, 4/5/2015.)). Ce serait tellement plus simple s’il n’y avait pas de questions…

L’opacité est de mise, ce qui ne fait qu’attiser la curiosité et la suspicion… Y aurait-il quelque chose d’inavouable dans le mécanisme de « sous-sous-location » du rez-de-chaussée et du 1er étage du 15 rue des Renards ? À tout le moins, les détails fantasques de cette affaire dépeignent un CPAS aux différentes facettes : répressif avec certains, très permissif avec d’autres ! Rappel des faits et tour d’horizon des questions qui fâchent…

Rétroactes :

  • Le n°15 rue des Renards est une propriété de la Régie foncière de la Ville de Bruxelles.
  • 2007. La Régie foncière loue le rez-de-chaussée au CPAS de Bruxelles (alors présidé par Yvan Mayeur), qui le donne gratuitement à Anne-Marie Appelmans pour y mettre à disposition du public la collection de livres de feu son ex-mari, le leader syndical Albert Faust.
  • 2010. Mme Appelmans crée l’ASBL Chez Albert, deux mois après être devenue présidente du Comité Général d’Action des Marolles (CGAM).
  • 2011. Le bail de Mme Appelmans est repris par Chez Albert. Le CGAM commence à payer une « participation aux charges » à la nouvelle ASBL de sa présidente.
  • 2012. L’arrangement entre le CPAS et Chez Albert s’étend au logement du premier étage, cette fois contre un loyer modéré.
  • 2013. Après des travaux dans l’appartement, Mme Appelmans renonce à y habiter et Chez Albert se met à le sous-louer.
  • 2014. Manu Brocante devient le locataire de l’appartement.
  • Hiver 2014-2015. Manu participe activement à la bataille contre le projet de parking au Jeu de Balle. Comme beaucoup, il reproche au CGAM de s’être totalement désolidarisé de cette lutte citoyenne et d’avoir ensuite tenté de confisquer la victoire aux habitants. Fin février, il le fait savoir vertement à la présidente du CGAM, une certaine Anne-Marie Appelmans…
  • Mars 2015. Chez Albert ordonne à Manu de déguerpir dans le mois. Le courrier précise que s’il n’obtempère pas, « le CGAM fera fermer les compteurs d’électricité et de gaz à sa charge ».

 

 

1. La Régie foncière peut-elle déroger à ses propres règles d’attribution ?

C’est bien connu : il n’y a pas de règles sans exceptions… Lorsque le rez-de-chaussée du 15 rue des Renards s’est vidé de son activité (un brocanteur qui avait repris cet ancien magasin de chaussettes), plusieurs personnes dans le quartier disent avoir manifesté à la Ville leur intérêt de le reprendre pour y mener des activités commerçantes ou culturelles, sans jamais avoir eu l’occasion légale de se porter candidates : les procédures de publicité prévues par la Régie foncière n’ont pas été respectées. Le rez-de-chaussée a été attribué directement à Anne-Marie Appelmans, via le CPAS présidé par Yvan Mayeur. Cela se passait en 2007, au moment même où l’échevin des propriétés communales Mohamed Ouriaghli se faisait fort de mettre en place des procédures visant à « garantir la transparence de l’attribution des logements par la diffusion publique de règles claires et sur base de critères objectifs » ((« La Régie Foncière à visage découvert », Mohamed Ouriaghli, septembre 2007.)). Gageons que ceux-ci seront scrupuleusement respectés, lorsqu’en 2012 c’est un appartement qui sera cette fois octroyé à Mme Appelmans, via son ASBL Chez Albert (créée en 2010 pour « pérenniser et défendre la mémoire de l’action militante d’Albert Faust » ((Statuts de l’ASBL Chez Albert.))).

2. Qu’est-ce qui motive le transfert d’un bien de la Régie foncière au CPAS ?

Une question à laquelle la Ville et le CPAS ne manqueront pas de répondre, dans leur volonté de « garantir la transparence » En effet, pourquoi la Régie foncière n’assume-t-elle pas ici directement son rôle de bailleur ? Pourquoi le CPAS joue-t-il les intermédiaires avec Mme Appelmans ? Ce montage a-t-il permis de contourner les procédures d’attribution de la Régie foncière ? Ou faut-il comprendre que le soutien à Mme Appelmans et ses activités est le fait du CPAS et de son président de l’époque, Yvan Mayeur ? À propos : un loyer est-il versé à la Régie foncière par le CPAS pour le rez-de-chaussée qui est cédé gratuitement à Mme Appelmans ?

3. Le CPAS peut-il attribuer un logement à une ASBL ?

C’est douteux. Chacun sait qu’une ASBL n’habite pas un logement, et celui-ci n’a pas vocation à devenir un bureau. C’est pourtant ce qu’a fait ici le CPAS, en concluant le bail de l’appartement non avec Mme Appelmans, à qui il était pourtant destiné, mais avec Chez Albert. Selon les statuts de cette ASBL, Mme Appelmans n’y est qu’une simple membre du conseil d’administration : le président est Henri Piquet (du PS ixellois) et son trésorier Rudi Nerinckx ((« Comptes et règlements de comptes à la marollienne ? », sur ce blog, 27/4/2015.)) (un fidèle de Mme Appelmans depuis la FGTB). Peut-être s’agissait-il ainsi d’éviter de céder un logement public à loyer modéré à une dame dont le profil ne correspond pas exactement à celui des personnes que le CPAS est censé aider dans sa lutte contre la crise du logement. Cela aurait fait mauvais genre… Car, à l’époque, Mme Appelmans est déjà propriétaire d’une maison et d’un appartement dans les Marolles, sans oublier la résidence secondaire qu’elle loue à la côte belge.

4. La sous-location d’un logement de la Ville est-elle autorisée ?

En théorie, non. Il est pourtant probable que la sous-location ait été d’emblée autorisée dans la convention entre Yvan Mayeur et Chez Albert, en 2012, puisqu’il s’agissait alors de donner un toit à Mme Appelmans dans le cas où ses ennuis judiciaires l’obligeraient à se séparer de ses propriétés. L’appartement de la rue des Renards est d’ailleurs rénové de fond en comble pour le confort de sa future occupante, et probablement à charge de la Ville : aucun frais de travaux n’apparaît en effet dans les comptes de l’ASBL Chez Albert qui, au contraire, est manifestement dispensée d’en payer le loyer pendant les premiers mois d’occupation. Puis, l’ancienne secrétaire générale de la FGTB Bruxelles obtient son « droit à la prescription », comme elle le dit si joliment ((« Les Marolles derrière Manu Brocante », La Dernière Heure, 6/5/2015.)) : l’affaire FGTB n’est pas jugée ((« La chambre du conseil flingue le Parquet de Bruxelles« , M Belgique, 10/10/2014.)) et Mme Appelmans, qui ne craint plus pour ses biens, reste habiter dans sa maison familiale. Le CPAS, plutôt que récupérer l’appartement de la rue des Renards ou le restituer à la Régie foncière, laisse Chez Albert (dont ce n’est pas l’objet social) se transformer en bailleur d’un logement public. Un beau micmac !

5. Le CPAS cautionne-t-il des conditions de sous-location arbitraires et précaires ?

Apparemment, oui. Plusieurs documents indiquent que le CPAS n’ignore ni la « sous-sous location » de « son » appartement (celui qu’il loue à la Régie foncière), ni les conditions extrêmement précaires et quelque peu farfelues dans lesquelles l’ASBL Chez Albert sous-loue ce bien. Ainsi, le choix du sous-sous-locataire — celui qui habitera réellement dans les lieux — est-il confié au hasard des rencontres et des humeurs de Mme Appelmans, sans affichette ni annonce. Toute une série de personnes dans le quartier, y compris des travailleurs du CGAM, se sont vus proposer la location de l’appartement à des conditions contractuelles et financières variables, selon les témoignages.

C’est de la main à la main qu’un locataire précédant remettait son loyer… à des employés du CGAM. Il sera mis à la porte par Mme Appelmans après quelques mois. Quant à Manu Brocante, qui a refusé cet arrangement et paye son loyer sur le compte de Chez Albert, sa convention d’occupation serait un beau cas d’école pour les étudiants en droit. L’objet de la location et l’usage des lieux n’y est pas explicité. Le preneur s’y voit conférer un vague rôle de concierge de la « Bibliothèque d’Albert Faust » à laquelle, dans les faits, il n’a pourtant pas accès. Et à l’inverse d’un bail (terme soigneusement évité ici), cette convention n’est pas enregistrée. Le bailleur s’y réserve, à tout moment, le droit de mettre fin à l’occupation du preneur avec un préavis d’à peine un mois. Mais cette précarité n’est motivée par aucune raison… si ce n’est, sans doute, l’emprise qu’elle confère au bailleur sur son locataire.

6. La Ville peut-elle confier des locaux et un logement à une ASBL qui ne fait quasiment rien d’autre que les sous-louer ?

Si l’on se fie à ce qui se passe rue des Renards, oui ! Depuis 2007, le local de la « Bibliothèque d’Albert Faust » est un don totalement désintéressé du CPAS. Venant de la principale institution d’aide sociale, qui se prive ainsi d’un revenu locatif en ces temps difficiles, ce souci porté à l’éducation littéraire des Marolliens est remarquable. N’empêche, il s’agit bien d’une forme de subvention. Peut-on imaginer un instant que les bénéficiaires de ce soutien public ne soient soumis à aucun contrôle de leurs comptes et de leurs activités ?

Alors, bien sûr, il ne s’agit pas de n’importe quelle bibliothèque. Celle-ci est unique en son genre : elle fonctionne sans personnel, sans bureau, sans registre des emprunteurs, sans liste des ouvrages disponibles, sans carte de membre, ni tarifs. Rien de tout ça ici. Et au diable la technologie : téléphone, email, site web… à quoi bon ? Des horaires d’ouverture ? Passez quand vous voulez… c’est toujours fermé. Certes, les passants peuvent apercevoir par les vitres des objets aussi hétéroclites qu’une biographie de François Mitterrand, une BD de Gotlib ou une cassette de « Rambo ». Mais des mauvaises langues affirment que les plus belles pièces de la collection disparaissent avec le temps. Peu importe, elles ne sont de toutes façons ni consultables, ni empruntables ! Plutôt qu’une bibliothèque, c’est un décor. Une fiction. Après avoir passé de longs mois dans des caisses en carton, les livres, disques et VHS de l’ancien leader syndical y ont été disposés sur des étagères par une artiste du quartier. Celle-ci avait obtenu de Mme Appelmans de pouvoir occuper la bibliothèque, en échange du paiement des charges, pour y organiser des ateliers et tourner un film. Un accord « à l’amiable » qui se soldera par le départ de l’artiste et le changement de la serrure du local, avant qu’elle puisse récupérer ses affaires ! Depuis, la bibliothèque n’a été accessible qu’à l’occasion de rares « prêts » pour des expositions ou des activités privées, censées compenser son absence d’ouverture. Huit années, ça fait un bail ! Et comme la rue des Renards est une ruelle très fréquentée, les témoins de cette longue inertie se comptent par centaines et par milliers. Il n’y a manifestement que le CPAS qui ne s’en soit pas aperçu.

A-t-il au moins consulté les comptes de Chez Albert ? C’est une lecture instructive : elle montre que depuis la création de cette ASBL, pas le moindre centime n’a été dépensé en timbres, téléphone, photocopies, ni aucun autre frais de fonctionnement ou d’activités ((Hormis une notable exception de 120€ de « publicité et relations publiques » en 2013.)). Il est vrai que lorsque Chez Albert adresse une lettre recommandée à son locataire, c’est le CGAM qui envoie le courrier ((« Comptes et règlements de comptes à la marollienne ? », sur ce blog, 27/4/2015.)) ! Bref, Chez Albert est une ASBL qui n’existe que par la grâce des locaux reçus du CPAS…

7. Peut-on générer un bénéfice financier en sous-louant des locaux reçus du CPAS ?

C’est en tout cas le tour de passe passe mitonné par Chez Albert. Et le CPAS ne peut l’ignorer, du moins s’il contrôle un tant soit peu les « activités » et les comptes d’un projet qu’il soutient depuis 8 ans. Notez bien, il ne s’agit pas de sommes mirobolantes. Mais tout de même. Au cours des 12 derniers mois, Chez Albert a engrangé un bénéfice de 1850€ en ne faisant qu’une seule chose : percevoir un loyer pour l’appartement du 1er étage et une « participation aux charges » du CGAM ((Déclarations de créance de Chez Albert au CGAM.)). Bien joué. Le comble, c’est que l’argent qui alimente ce système est exclusivement public. Ce sont des subventions régionales, communautaires et communales qui financent le CGAM, notamment pour ses missions de lutte contre la pauvreté, contre l’exclusion sociale et pour le droit au logement. Tandis que le loyer de Manu Brocante provient de son revenu d’intégration sociale… payé par le CPAS de Bruxelles. Mais il faut voir le bon côté des choses : avec cet argent, l’association sans but lucratif Chez Albert pourra peut-être organiser quelques « agapes entre membres et amis » ((Statuts de l’ASBL Chez Albert.)) dans sa bibliothèque ?

8. Que vient faire le CGAM dans cette galère ?

Accrochez-vous, le montage est un peu tordu… Il faut d’abord rappeler que Chez Albert est créée en novembre 2010, deux mois après que Mme Appelmans soit élue présidente du CGAM. En février 2011, le bail du rez-de-chaussée de la rue des Renards (au nom de Mme Appelmans depuis 2007) est repris par Chez Albert, qui se met aussitôt à facturer au CGAM une « participation aux charges » pour l’usage de la pièce arrière de la « Bibliothèque d’Albert Faust ». Officiellement, il ne s’agit pas d’un loyer (difficile à justifier pour un local reçu gratuitement), mais le CGAM s’acquitte ainsi de la quasi-totalité des charges de la bibliothèque, théoriquement pour y organiser des cours d’alphabétisation et des « tables de discussion ». Tâche qui s’avérera compliquée, Mme Appelmans refusant d’installer des tables dans la bibliothèque, qui par ailleurs n’est pas chauffée.

Puis, l’appartement du 1er étage entre dans la danse : en mars 2013, c’est le CGAM qui curieusement ouvre les compteurs d’énergie à son nom et règle les consommations du logement destiné à être sous-loué par Chez Albert. Mais en parallèle, la « participation aux charges » forfaitaire facturée par Chez Albert au CGAM augmente d’année en année ((Le CGAM a ainsi payé une « participation aux charges » à Chez Albert de 630€ en 2011, 2200€ en 2013, et 3000€ en 2014.)). Raison officielle ? Le CGAM est censé occuper la pièce arrière du rez-de-chaussée, mais aussi la pièce arrière de l’appartement, afin d’y organiser « des cours d’initiation à l’informatique pour lutter contre l’exclusion sociale ». Le projet, dénommé « Clic Marolles », est soutenu par la Fondation Roi Baudouin qui finance 12 ordinateurs et du matériel informatique. Mais contrairement à ce qu’indiquent les affiches et les rapports d’activités du CGAM, les permanences annoncées deux fois par semaine dans la bibliothèque se tiennent portes closes et lumières éteintes. Le local réservé au CGAM dans l’appartement, lui, ne sera jamais aménagé (voir notre photo) : peut-être parce qu’il n’est pas très commode d’imaginer donner des formations informatiques à un public précarisé dans l’intimité d’un appartement habité ? Quant au locataire du 1er étage, il voit ainsi son logement amputé d’une pièce, à loyer inchangé, mais le gaz et l’électricité sont inclus en compensation dans son loyer. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Au bout du compte, le CGAM paye deux fois les « charges » de locaux qu’il n’utilise pas ! Et sa « participation » financière, dépassant de loin le montant des charges réelles, crée au passage un boni dans les caisses de Chez Albert ((Chez Albert perçoit sur un an 5400€ de loyer pour l’appartement du 1er étage et 3000€ de « participation aux charges » du CGAM, soit 8400€. Alors que le coût réel du loyer versé au CPAS, des charges communes et de la consommation d’électricité ne s’élève qu’à environ 6550€ par an. L’un dans l’autre, le bénéfice est d’environ 1850€.)). La lutte contre l’exclusion sociale a bon dos.

C’est peut-être à cause de ce genre de dépenses à l’utilité toute relative que les comptes du CGAM se sont creusés ces dernières années, jusqu’à atteindre un déficit de 48.000 euros sur l’exercice 2013 ((Entre 2010 et 2013, certains postes ont notamment explosé dans le budget du CGAM : les loyers, charges, entretien et réparation des bâtiments, mais aussi les frais de téléphonie et de restaurant,…)). La crédibilité de l’association dans le quartier a aussi souffert de telles pratiques. La responsabilité en incombe à son conseil d’administration, dont la moitié des membres a d’ailleurs démissionné depuis la dernière élection. Mais, heureusement, la présidente peut compter sur quelques soutiens inconditionnels au sein du CGAM… dont celui de Chez Albert, devenu membre de l’assemblée générale en tant que personne morale. Quant aux travailleurs, ils sont placés directement sous la coupe de la présidente, depuis que celle-ci a licencié la coordinatrice de l’équipe (sans prestation de préavis) et a supprimé cette fonction pour mieux la remplacer par sa présence quasi-quotidienne. Quel dévouement !

9. Peut-on couper les compteurs de gaz et d’électricité d’un locataire ?

C’est en principe illégal. C’est pourtant ce qu’a fait le CGAM, le 7 mai 2015, au moment même où se déroulait le rassemblement contre l’éviction de Manu Brocante. On l’a vu, les compteurs de l’appartement n’étaient au nom ni du bailleur ni du preneur, mais à celui du CGAM, qui payait les consommations du locataire en échange d’une pièce dans son logement ! Mais pas de chance pour Manu Brocante (qui a dû rouvrir les compteurs à son nom, après avoir vécu une semaine sans gaz ni électricité) : la convention d’occupation n’en pipe mot. Encore un arrangement « à l’amiable »…

10. Questions subsidiaires…

À l’heure d’écrire ces lignes, Manu Brocante conteste son délogement et considère que la loi sur le bail de résidence principale s’applique à son cas. Le CPAS lui a proposé un appartement à l’autre bout de la ville, mais il veut rester dans son quartier. Pour mettre à la porte cet encombrant locataire, Chez Albert devrait maintenant s’adresser à la justice, ce que Mme Appelmans promet de faire aux journalistes qui l’ont interrogée. Juridiquement, il devrait donc revenir au Juge de Paix de dire si les clauses de la convention de « sous-sous-location » sont conformes à la loi. Mais encore faudrait-il que Chez Albert saisisse réellement la justice, ce qu’elle ne fait pas pour l’instant, préférant continuer à envoyer des mises en demeure à son locataire.

Sur le plan politique et moral, il est évidemment inacceptable qu’un logement public soit soumis à de telles conditions d’arbitraire et de précarité, qui s’écartent fortement du cadre légal d’un bail d’habitation. À la lumière de cette gestion hasardeuse, on aurait pu supposer que le CPAS rappelle à l’ordre Chez Albert. Au contraire, c’est le sous-sous-locataire de l’appartement qui s’est attiré les foudres du CPAS : il se voit à présent reprocher son manque de « collaboration positive » dans la recherche d’un relogement et menacé de perdre son revenu d’intégration sociale !

Faut-il comprendre de ces pressions conjointes que Chez Albert et le CPAS veulent éviter que le litige soit porté devant la justice ? Mais si Manu Brocante finit par céder et déménager, qu’adviendra-t-il de l’appartement de la rue des Renards ? Le CGAM reprendra-t-il le loyer à son compte ? Ou Mme Appelmans trouvera-t-elle un nouveau sous-sous-locataire… qui pourra y habiter jusqu’à la prochaine incompatibilité d’humeur ?

Et tout cela avec la bénédiction de la Ville de Bruxelles ?

• Gwenaël Breës




Petit bréviaire de novlangue piétonnisante

Sous l’apparence sympathique de permettre « aux citoyens de se réapproprier l’espace public », le piétonnier que de nombreux Bruxellois avaient appelé de leurs vœux s’est transformé en projet de parc-à-thèmes flanqué de sa « route des parkings ».

Au fil des plans et annonces qui se succèdent depuis plus d’un an, les desseins de la Ville de Bruxelles pour la naissance d’un « nouveau cœur » urbain (« BXL.Heart ») se précisent. Les boulevards centraux sont voués à devenir « une succession de places et placettes » avec d’un côté, la place De Brouckère redessinée en « agora » (aussi appelée « Times Square ») et de l’autre, la place Fontainas en « jardin ». Entre les deux : l’espace situé devant l’actuel Centre administratif se métamorphoserait en « foyer », la place de la Bourse en « théâtre urbain » et l’immeuble de la Bourse en « New Beer Temple ». Le ton est donné : dans l’auto-proclamée « plus grande zone piétonne d’Europe », ce sera « Plaisirs d’Hiver » toute l’année.

Les transports en commun seront déviés de cette « zone confort », mais un petit train électrique permettra aux touristes d’y circuler et des taxis de rejoindre le casino.

Pour parfaire ce plan de lutte contre « la bronchiolite, première maladie infantile de notre Ville, dûe au taux de pollution extrêmement élevé dans notre Ville », le Mayeur et son Collège veulent construire quatre nouveaux parkings souterrains sous des places historiques. Ils seront concédés pour une durée de 35 ans à des investisseurs privés à qui il incombera d’élaborer et réaliser le réaménagement des espaces publics. À ceux qui s’étonnent de ce projet en contradiction avec la suroffre de places de stationnement dans le périmètre et avec le Plan régional de Mobilité (qui vise à réduire l’utilisation de la voiture individuelle de 20% à l’horizon 2018), on rappellera que le Ministre régional de la Mobilité est aussi élu à Bruxelles-Ville et qu’il défend ces mesures négociées entre les partis de la majorité communale. Rien d’étonnant donc à ce que la Région mette son stand au MIPIM de Cannes (le marché international de la promotion immobilière) à disposition de la Ville pour y promouvoir son projet, baptisé pour l’occasion « BXL.Park ».

Autour de la « zone confort » : une « boucle de desserte » automobile, prompte à saturer des artères habitées et pour certaines déjà complètement embouteillées aux heures de pointe. Si le Mayeur s’offusque du vocable de « mini-ring », son Échevine de la Mobilité n’hésite pas, elle, à parler de « route des parkings ». Elle demande d’ailleurs « aux gens qui n’ont pas de voitures d’être solidaires avec ceux qui en ont une », et précise ainsi sa pensée : « Nous essayons que les automobilistes qui pénètrent dans le Pentagone évitent au maximum les quartiers résidentiels ». Les habitants du Pentagone, eux, peuvent subir la « zone d’inconfort » et sa pollution automobile…

Mini-ring, parkings… et bling-bling

L’Échevine des Affaires économiques, elle, voit ces parkings comme l’opportunité d’accroître « l’attractivité des logements, avec pour conséquence éventuelle l’arrivée d’habitants à meilleure capacité contributive », et le piétonnier comme « un plan de redéploiement économique » permettant de « booster le cœur de ville ». Au programme : étendre l’autorisation d’ouverture dominicale des commerces, « upgrader l’offre commerciale » en attirant « des enseignes de qualité » et en décourageant « le bas de gamme » — ce qui sera fait notamment par le non renouvellement de certains baux commerciaux de rez-de-chaussées appartenant à la Ville, ou encore par l’interdiction de mener une activité horeca à certains endroits…

La Ville veut agir, car les commerces du centre-ville sont menacés par Neo, ce vaste projet de transformation du plateau du Heysel en centre d’affaires, de loisirs et de commerce, qui a été initié… par la Ville, sous forme d’un partenariat public-privé des plus opaques. L’avènement de Neo, avec son centre commercial de 70.000 m2, ses bureaux et ses parkings, se solderait par une perte de clientèle de 23% pour les commerces du centre. C’est du moins le résultat d’une étude commanditée par la Ville à un consultant privé spécialisé dans le « geomarketing »… qui a aussi travaillé pour Neo.

L’Échevine des Affaires économiques, opposée à Neo lorsqu’elle siégeait dans l’opposition, le défend aujourd’hui « par cohérence politique ». Gênée aux entournures, elle veut éviter de construire « un succès qui se baserait sur l’effondrement du cœur de ville ». Remède préconisé : spécialiser les « noyaux commerciaux » en leur donnant de « nouvelles identités ». Ainsi, la rue Neuve deviendrait la « High street belge n°1 » attirant notamment « des concepts de magasins voués à une marque (ex. : Disney) » ; la place De Brouckère un « cœur créatif moderne d’interconnexion » avec « pop up store permanent axé sur les innovations », « bornes de réalités augmentées » et « logements pour classe créative » ; le boulevard Adolphe Max jouerait la carte d’une « offre haut de gamme en lien avec la clientèle des touristes/congressistes » ; le boulevard Anspach accueillerait « des commerces d’achats d’impulsions », etc.

Adieu simples troquets, artisans, bouquinistes, épiceries, pharmacies, night-shops et autres commerces de proximité ? Place au « centre commercial en plein air » ? Ceux qui craignaient une « disneylandification » du centre-ville ne croyaient pas si bien dire.

Un Mayeur « qui ose »

Derrière l’affirmation martelée en boucle qu’il faut avoir « une vision » et « des ambitions » pour la ville, et que celles-ci doivent « profiter en premier lieu aux habitants », la « cohérence » qui émerge des plans de la Ville est plutôt celle d’un urbanisme déterminé par le tourisme et le « benchmark international ».

Le Collège peine ainsi à justifier que ses plans n’aient fait l’objet d’aucune étude d’incidences ni enquête publique, qu’ils soient si peu concertés avec ses services administratifs et contradictoires avec d’autres plans de la Ville encore en cours d’exécution comme certains Contrats de quartier. Quant au « processus participatif » mis en place, il se contente « d’informer pour garantir l’adhésion » des habitants.

« Je sais que ce plan fait peur. C’est normal, parce que c’est nouveau et quand c’est nouveau, ça fait peur », répète à l’envi l’Échevine de la Mobilité pour expliquer les nombreuses critiques auxquelles elle doit faire face. Mais en fait de « modernité » et d’« innovation », le système qui permet l’éclosion de ces projets est une banale réplique du modèle de gouvernance néo-libérale, promu au rang d’horizon indépassable de la démocratie locale.

Lorsqu’on y regarde de plus près, ce système a aussi quelque chose de moyenâgeux. Il faut assister à un Conseil communal à Bruxelles-Ville pour observer à quel point le Mayeur et ses Échevins, assis dans leurs fauteuils cossus sous les lambris dorés de la salle du Conseil, méprisent tout questionnement ou critique émis envers leurs projets. « Le pouvoir, c’est de ne pas partager toute l’information et de la garder pour soi », dit le Mayeur en réponse à une question d’élus de l’opposition… Élus auxquels il arrive de ne recevoir l’ordre du jour complet d’un Conseil communal que quelques jours avant sa tenue, voire des documents juridiques importants et complexes le jour-même de leur mise au vote.

Il faut le voir pour le croire. Voir le Mayeur brandir le résultat d’une étude confiée à un bureau privé qui n’a de « participative » que le nom, et affirmer, sous le feu des critiques, qu’il bénéficie d’un large soutien de la population. Voir les membres de sa Cour gloser sur les questions des conseillers communaux, qu’ils écoutent à peine, trop occupés qu’ils sont à surfer sur leur Smartphone ou à ricaner entre eux. Les voir évacuer les questions gênantes sans y répondre, tout en prétendant y avoir « déjà répondu », ou prétendre que des études sont publiques alors qu’elles sont secrètes… voire inexistantes. Voir encore le Mayeur crier sur les citoyens mécontents, confinés dans un minuscule espace au fond de la salle, qu’ils ont juste le droit de se taire, « de se présenter aux élections, d’être candidats, d’être élus et d’ensuite s’exprimer » ! Une phrase cocasse pour un Bourgmestre non élu. Car ce mandataire peu populaire ne doit sa nomination qu’à sa soif de pouvoir et au stratagème de son parti qui l’a hissé dans ce fauteuil à la place de son prédécesseur, jugé trop vieux, en échange d’une retraite dorée. Ce dernier a été recasé aux manettes de… Neo.

Gwenaël Breës

Article paru dans le n°19 de « Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente ».




Comptes et règlements de comptes « à la marollienne » ?

Une situation survenue récemment dans les Marolles pourrait passer pour une querelle de village sur fond de mobilisation contre le parking sous la place du Jeu de Balle. En réalité, elle révèle les pratiques douteuses d’associations où l’on retrouve Anne-Marie Appelmans, ancienne secrétaire générale de la FGTB Bruxelles, et leurs liens avec la Ville de Bruxelles.

Le 26 février 2015, le Bourgmestre de Bruxelles Yvan Mayeur organise une conférence de presse dans le commissariat de police des Marolles. Il annonce l’abandon du projet de parking souterrain sous la place du Jeu de Balle. Décidé quatre mois plus tôt, ce projet avait suscité une vaste levée de boucliers et une mobilisation citoyenne dont la locomotive fut la Plateforme Marolles, qui lança coup sur coup une pétition recueillant plus de 23.000 signatures en trois semaines, une demande de classement patrimoniale de la place, une semaine d’activités pour célébrer les 142 ans de présence du Vieux Marché, etc.

Aux côtés du bourgmestre, face aux journalistes, se trouve notamment Anne-Marie Appelmans, la présidente du Comité général d’action des Marolles (CGAM). Cette association a pour objet social de « lutter contre la déshumanisation croissante des structures urbaines actuelles », « développer la participation des habitants aux décisions relatives au développement urbain » ((Statuts de l’ASBL CGAM.)), et dispose pour ce faire de subventions publiques et d’une équipe de huit équivalents temps plein. Mais dans l’émoi qui a suivi l’annonce d’un parking sous le Jeu de Balle, le CGAM s’est surtout distingué par son absence auprès des habitants…

Plutôt que soutenir leur mobilisation et remplir sa mission première, il a diffusé un communiqué à la conférence de presse d’Yvan Mayeur le 26 février, dans lequel sa présidente reproche à la Plateforme Marolles ses « slogans simplificateurs » et ses « messages musclés » opposant un « Non » catégorique au parking ((Communiqué de presse du CGAM, 26/2/2015.)). Une critique étonnante de la part d’une association née suite à la Bataille des Marolles de 1969 : à l’époque, le mot d’ordre des Marolliens pour s’opposer aux projets d’extension du Palais de Justice, était déjà « Non ». Il s’était déjà trouvé des gens pour critiquer ce slogan « infantile » ((Comme le dénonçait à l’époque Jacques Van der Biest dans « La bataille des Marolles« , RTBF, 1969.)), qui avait toutefois porté ses fruits !

« Une solution entre Marolliens »

Selon Yvan Mayeur, le CGAM lui a « donné son concours » pour trouver une « solution alternative » ((Communiqué de presse d’Yvan Mayeur, 26/2/2015.)) au creusement d’un parking sous le Jeu de Balle. Une séquence médiatique lui permettant à la fois de se présenter comme un bourgmestre « à l’écoute des habitants », « qui défend les Marolles » ((Yvan Mayeur sur Twitter, 15/3/2015.)), mais également de parler d’une « concertation » ((Yvan Mayeur sur Twitter, 26/2 et 15/3/2015.)) et de faire dire à la presse que « les associations sont satisfaites de l’accord » ((Télé Bruxelles, 26/2/2015.)). Le bourgmestre est content. Le CGAM aussi. C’est un win-win !

Mais dans le quartier, cette autoproclamée « solution entre Marolliens » ((Yvan Mayeur sur Twitter, 27/2/2015 et sur Télé Bruxelles, 15/3/2015.)) est loin de faire l’unanimité. En réalité, elle n’abandonne pas le projet d’un parking souterrain dans les Marolles, qu’elle déplace à 500 mètres de là. Pour les habitants de l’immeuble de logement social des Brigittines, cette « solution » suppose le creusement d’un parking d’environ 400 places sous leurs pieds. Et pour les échoppiers du Vieux Marché, elle signifie le déplacement de leur site de stationnement actuel.

De plus, la décision de la Ville a été décrétée en l’absence de toute concertation avec les principaux concernés… Si ce n’est une enquête « sur le terrain » ((CGAM sur Twitter, 16/3/2015.)) dont le lecteur appréciera la rigueur scientifique : expédiée en un temps record, après l’annonce de la « solution », elle a été menée par le CGAM. Inutile de préciser qu’aux questions posées par l’association défendant les décisions de la Ville, « la plupart des gens interpellés » ont répondu en soutenant celles-ci. C’est parfois tellement simple, la concertation…

Représailles

Parmi les habitants, commerçants et amis du Vieux Marché qui se sont activement investis dans la Plateforme Marolles pour s’opposer au projet de parking initialement prévu sous la Place du Jeu de Balle, il y a Manu Brocante. Manu a toujours habité dans les Marolles. Il doit son surnom au café « La Brocante », au-dessus duquel il est né et où il a jadis travaillé. Le 27 novembre 2014, il a décoré son gilet orange de slogans contre le parking et l’a porté quotidiennement jusqu’au 26 février 2015…

Ce soir-là, autour de la place du Jeu de Balle, on fête l’abandon du projet de parking. Mais l’étonnant duo médiatique Mayeur-Appelmans a laissé un goût amer dans la bouche de nombreux habitants et commerçants. Certes, ils savent que la tentative de récupération du CGAM est grossière. Mais ils avalent mal ce qu’ils ressentent comme une partie qui s’est jouée dans leur dos, une confiscation de leur victoire et un pied de nez à leur revendication d’une véritable concertation sur les problèmes de mobilité dans les Marolles ((Lettre de la Plateforme Marolles à la Ville de Bruxelles, 18/12/2014.)).

Manu téléphone à la présidente du CGAM et laisse sur son répondeur un message exprimant en termes peu diplomatiques ce qu’il pense de ses manières. Manu connaît bien Mme Appelmans : c’est elle qui lui loue l’appartement où il habite depuis un an. Plus exactement : Manu paye son loyer à l’ASBL Chez Albert, créée par Mme Appelmans pour « pérenniser et défendre la mémoire de l’action militante d’Albert Faust » ((Statuts de l’ASBL Chez Albert.)), son ex-mari et leader syndical du SETCa, décédé en 2004.

Également native du quartier, Mme Appelmans se dit volontiers adepte des règlements de compte « à la marollienne », selon ses propres mots (comprendre : sans excès de diplomatie ou de politesse). Ce qui ne l’empêche pas d’être aussi coutumière du dépôt de plainte pour harcèlement à son égard. Et la voilà qui accuse Manu, trois semaines après son message vocal, de « harcèlement et injures ». Dans la foulée, celui-ci reçoit une lettre recommandée cachetée par le CGAM mais à en-tête de l’ASBL Chez Albert ((Courrier du 16 mars 2015 de l’ASBL Chez Albert.)), le sommant de quitter son appartement… avec un préavis d’un mois.

Ce renon particulièrement court est certes prévu dans la convention d’occupation rédigée par Chez Albert et signée par Manu. Mais selon les avis juridiques qu’il a récoltés, la convention n’échappe pas à la loi sur le bail de résidence principale qui octroie tout de même quelques droits élémentaires aux locataires. C’est ce que Manu a fait valoir à l’ASBL Chez Albert (même si c’est le CGAM qui a signé la réception du recommandé), recevant pour toute réponse une nouvelle sommation de quitter les lieux pour le 30 avril. Et la menace qu’à cette date « le CGAM fera fermer les compteurs d’électricité et de gaz à sa charge » ((Courrier de l’ASBL Chez Albert, 16/4/2015.)).

C’est à ce stade du récit qu’une précision s’impose : l’ASBL Chez Albert n’est pas propriétaire de l’appartement loué par Manu. Elle en dispose grâce aux faveurs du CPAS de Bruxelles. Ce qui rend la situation plus absurde encore : Manu émargeant actuellement au même CPAS, ce dernier devra se préoccuper de lui retrouver un logement s’il est mis à la rue !

À l’heure d’écrire ces lignes, voilà où en est cette affaire qui soulève nombre de questions. Quels sont les liens entre le CGAM, Chez Albert, Anne-Marie Appelmans, le CPAS… ? Qui procède, au juste, à la tentative de mettre Manu à la porte de son domicile ? De quel droit une ASBL peut-elle sous-louer à sa guise un appartement de la Ville, avec une convention qu’elle se réserve le droit de résilier à tout moment ? Pour trouver des réponses et identifier les imbrications en jeu dans cette situation, il faut remonter d’une grosse décennie en arrière…

« Le cadavre de ton ennemi »

En 2002, Mme Appelmans est évincée du poste de secrétaire générale de la FGTB Bruxelles qu’elle occupait depuis 1989. L’état-major de la FGTB l’accuse notamment d’« utilisation incontrôlable des fonds » ((« Une plainte pour harcèlement« , La Dernière Heure, 17/3/2003.)) : des flux financiers suspects ont eu lieu des caisses du syndicat, via des ASBL qu’elle gérait, vers une société qu’elle administrait. En 2003, elle est inculpée, placée sous mandat d’arrêt et passe trois semaines en détention préventive ((« La terreur Appelmans« , La Dernière Heure, 17/3/2003.)).  L’ancienne « pasionaria de la FGTB » ((Le Soir, 18/10/2002.)) clame son innocence et dénonce un « complot politique » ((« Anne-Marie Appelmans se défend en justice« , La Libre Belgique, 4/12/2002)). Mais le dossier d’instruction est jugé « accablant » par la presse ((« Appelmans nie la magouille mais reste sous les verrous« , SudPresse, 18/3/2003 + « Corruption, travail en noir: séisme à la FGTB !« , La Dernière Heure, 14/3/2003.)) et certains de ses co-inculpés, dont son acolyte Rudy Nerinckx ((Lire l’encadré « Un certain mélange de genres ».)), sont en aveux pour le volet « corruption » du dossier ((« Appelmans nie la magouille mais reste sous les verrous« , SudPresse, 18/3/2003.)).

Mme Appelmans est lâchée de toutes parts. Elle entame une traversée du désert au cours de laquelle, confessera-t-elle plus tard, elle adopte ce dicton : « Attends au bord de l’oued et tu verras passer le cadavre de ton ennemi » ((« Je sors d’un tunnel de plus de 5 ans« , La Libre Belgique, 13/6/2006.)). Tout un programme… Dans certains cénacles, on s’inquiète du sort de cette « forte tête et grande gueule », réputée « excessive » et « imprévisible » ((Le Soir, 18/10/2002.)).

Une faveur du CPAS

En 2007, le CPAS de Bruxelles, alors présidé par Yvan Mayeur (PS), passe un accord avec l’Échevin des Propriétés communales, Mohamed Ouriaghli (PS) : le CPAS prend en charge le rez-de-chaussée commercial d’une maison des Marolles appartenant à la Régie foncière, afin de le mettre gratuitement à disposition d’Anne-Marie Appelmans.

Officiellement, il s’agit de rendre accessibles les archives du défunt Albert Faust, dans un ancien magasin de chaussettes doté d’une belle devanture. Une partie des livres, disques et films de l’ancien leader syndical y sont ainsi stockés… dans des caisses. Il faudra attendre environ deux ans avant que la « Bibliothèque d’Albert Faust » soit aménagée. Derrière l’inscription « Chez Albert » peinte en vitrine, le passant peut certes apercevoir des affiches, des étagères et des piles de livres. Mais, hormis de rares expositions organisées par d’autres et quelques activités le plus souvent privées, le local est resté fermé au public depuis 2007.

Pourquoi le CPAS a-t-il voulu jouer les intermédiaires entre la Régie foncière et Anne-Marie Appelmans ? Habituellement, la Régie foncière loue elle-même ses locaux, comme c’est le cas des appartements de la maison en question. D’autre part, le CPAS semble loin ici de ses missions sociales. A-t-il estimé que cette activité était ce dont le quartier avait le plus besoin ? A-t-il voulu éviter à cette initiative culturelle si dynamique la pénible tâche de se constituer en ASBL et de devoir demander les subventions qui lui permettraient de payer un loyer ?

Après le rez-de-chaussée, le premier étage

En 2009, l’instruction judiciaire de « l’affaire Appelmans » est clôturée : son inculpation est confirmée pour « faux et usage de faux, fraude fiscale, association de malfaiteurs, escroquerie, faux dans les comptes annuels et corruption active » ((« Fin de l’enquête sur la FGTB, neuf inculpations« , 7sur7, 9/1/2009.)).

En septembre 2010, Mme Appelmans devient présidente du CGAM ((Lire l’encadré « Un certain mélange de genres ».)). Deux mois plus tard, l’ASBL Chez Albert est créée. Parmi ses fondateurs, Anne-Marie Appelmans, Rudy Nerinckx (désigné au poste de trésorier) et une ASBL qu’ils gèrent ensemble : Formation Travail et Santé (FTS) ((Lire l’encadré « Un certain mélange de genres ».)). L’objet social de Chez Albert ne se limite pas à la mise « à disposition du public » des livres d’Albert Faust. Ses statuts affichent des ambitions bien plus grandes, notamment « soutenir toutes les formes de cultures artistiques, philosophiques, politiques », « favoriser les liens sociaux locaux entre les habitants du quartier », etc. ((Statuts de l’ASBL Chez Albert.)) Aussitôt créée, l’ASBL signe avec le président du CPAS Yvan Mayeur un avenant au contrat conclu en 2007 avec Anne-Marie Appelmans : Chez Albert reprend à son nom les droits et obligations dudit contrat de mise à disposition gratuite du local ((Contrat de mise à disposition entre le CPAS de Bruxelles et l’ASBL Chez Albert.)).

Craignant peut-être de perdre son appartement et sa maison familiale des Marolles si le vent judiciaire tournait mal, Mme Appelmans convainc la Ville de Bruxelles de lui louer l’appartement situé au-dessus du local où les archives d’Albert Faust prennent la poussière. En 2012, le logement se libère et le CPAS (toujours présidé par Yvan Mayeur) l’intègre dans sa convention avec l’ASBL Chez Albert. Pour ce logement de trois pièces, le CPAS demande un loyer mensuel d’environ 400€.

De conséquents travaux de rénovation sont alors entrepris dans l’appartement. Mais peu de temps après, un nouveau chantier est entamé… pour enlever une partie des installations venant d’être posées. Finalement, Mme Appelmans n’habitera jamais dans ce logement. Est-ce parce qu’entretemps la menace judiciaire s’est éloignée des inculpés de « l’affaire Appelmans » ?

En effet, en juillet 2012, le Parquet financier de Bruxelles déclare la prescription atteinte dans le dossier des malversations financières à la FGTB. Mais à tort. Le Parquet attend alors, à nouveau sans rien faire, jusqu’en mai 2014 où il déclare l’action publique éteinte ! Au grand dam du juge d’instruction, des parties civiles (la FGTB et la Communauté française) et du Président de la Chambre du Conseil… lequel déplorera que l’affaire ait manifestement « été remisée pendant plusieurs années afin d’aboutir à la prescription » et dénoncera les « retards inexplicables et inexpliqués » du Parquet ((« La chambre du conseil flingue le Parquet de Bruxelles« , M Belgique, 10/10/2014.)).

Un appartement, deux loyers ?

Résultat des courses : l’appartement de la Régie foncière, celui qui est loué au CPAS pour être mis à disposition de l’ASBL Chez Albert, a finalement été… sous-loué. Manu Brocante en est l’actuel locataire, en vertu d’une convention pour le moins originale tant elle est courte (4 articles), vague et précaire. Outre le payement de son loyer mensuel de 450€, il est aussi censé « veiller sur la sécurité de la bibliothèque d’Albert Faust et rendre des services de conciergerie » ((Convention d’occupation entre l’ASBL Chez Albert et ‘Manu Brocante’.)).

Ce loyer exclut l’arrière pièce de l’appartement, censée être un bureau du CGAM. Un nouvel échange de bons procédés avec l’ASBL Chez Albert, qui, pour pallier à l’absence d’activités dans la « Bibliothèque d’Albert Faust », accueille ainsi les permanences de « Clic Marolles » : « un espace public numérique » ((Promotion internet du CGAM.)) organisé par le CGAM afin de proposer « des cours d’initiation à l’informatique pour lutter contre l’exclusion sociale » ((Rapport annuel 2013 de la Fondation Roi Baudouin.)).

La lecture des comptes de Chez Albert montre le caractère dormant de cette ASBL : hormis payer et refacturer un loyer et des charges, ses dépenses et ses recettes sont nulles. Officiellement, Chez Albert ne perçoit pas de loyer de la part du CGAM, mais il lui fait payer une « participation aux charges » depuis plusieurs années. Cette « participation » a coûté au moins 2700€ au CGAM en 2013, et son conseil d’administration l’a chiffrée à 3800€ dans son budget 2014. Pour comparaison, Chez Albert a dépensé à peine 600€ de charges en 2013 (à la fois pour le rez-de-chaussée et l’appartement du premier étage). L’ASBL créée par Anne-Marie Appelmans fait donc payer au CGAM, dont elle est présidente, des « charges » quatre à six fois supérieurs à ce qu’elles coûtent en réalité. Ce qui fait cher pour une pièce inoccupée ! Car, derrière la porte fermée de la « Bibliothèque d’Albert Faust », les ordinateurs de « Clic Marolles » (douze  PC financés par la Fondation Roi Baudouin en 2013) sont restés éteints…

Il faudra attendre fin avril 2015, pour apercevoir un début de mouvement derrière les vitrines de Chez Albert. Deux mois après la « solution entre Marolliens », le CGAM cherche peut-être à redorer son blason. Plus prosaïquement, l’association se réorganise, après avoir dû quitter un autre rez-de-chaussée commercial qu’elle louait depuis 2013. Avec son siège social et le local de Chez Albert, c’était sa troisième « antenne » ((Rapport d’activités 2013 du CGAM.)) dans le quartier. Le conseil d’administration du CGAM voulait ainsi se doter d’une « meilleure visibilité » ((Rapport d’activités 2013 du CGAM.)). Encore fallait-il avoir les moyens d’assumer les frais d’occupation de trois locaux… et toutes ces charges !

Malaise

Faut-il le préciser, l’intention de cet article n’est pas de supposer qu’une association doit être complètement assimilée à sa présidente ou à son conseil d’administration. Pas question non plus de faire indéfiniment porter à une personne la réputation d’une accusation passée. En l’occurrence, Mme Appelmans n’a d’ailleurs pas été condamnée pour les faits qui lui étaient reprochés dans « l’affaire FGTB » : le Parquet de Bruxelles a déclaré la prescription.

Les questions posées ici sont de nature publique. Il s’agit de l’utilisation de subventions et de locaux publics. Mais aussi d’un quartier, de la vie de ses habitants, de l’associatif qui existe en leur nom. Et qui se permet parfois de parler un peu vite à leur place !

Gwenaël Breës

Un certain mélange de genres

On l’a compris en tirant les fils de l’histoire de « Chez Albert » : la confusion règne quelque peu entre Mme Appelmans et ses différentes casquettes associatives…

En 2002, la hiérarchie de la FGTB a renvoyé la patronne de sa section bruxelloise pour deux motifs :

  • « Utilisation incontrôlable des fonds » ((« Une plainte pour harcèlement« , La Dernière Heure, 17/3/2003.)). Le responsable syndical qui est à l’origine de l’enquête interne de la FGTB, explique ainsi ce qui a motivé son geste : « Quand on recule les limites, il n’y a plus de limites » ((« FGTB : les raisons d’une exclusion« , Le Soir, 22/10/2002.)). L’expert comptable désigné par le juge d’instruction confortera les accusations de la FGTB, en concluant « à l’absence d’explications » pour des sommes chiffrées à « plusieurs dizaines de millions d’anciens francs belges et qui avaient été utilisées à d’autres fins que les fins auxquelles elles étaient légalement destinées » ((« La chambre du conseil flingue le Parquet de Bruxelles« , M Belgique, 10/10/2014.)).
  • « Gestion désastreuse du personnel » ((« Une plainte pour harcèlement« , La Dernière Heure, 17/3/2003.)). Des plaintes pour harcèlement moral sont déposées à l’encontre de celle que d’anciens subordonnés décrivent comme « une comédienne » ((« Le vrai visage d’Appelmans« , La Dernière Heure, 16/3/2003.)), qui « crie, tempête, pleure souvent » ((Le Soir, 18/10/2002.)). Certains ont témoigné de méthodes qui n’avaient rien de social : « chantage à l’emploi » ((« FGTB: Appelmans virée !« , La Dernière Heure, 17/10/2002.)), « menaces verbales, licenciement sec et abusif, elle ne reculait devant rien. Des gens ont fait et font encore des dépressions à cause d’elle » ((« Une plainte pour harcèlement« , La Dernière Heure, 17/3/2003.)).

Mme Appelmans a toujours réfuté ces accusations, concédant toutefois que sa comptabilité était « chaotique » et « désastreuse » ((« La FGTB voulait ma tête« , La Libre Belgique, 18/10/2002.)). Ses contradicteurs lui reconnaissent par ailleurs certains talents. On la dit experte en subsides et fine connaisseuse des rouages administratifs des ASBL. Et en matière de bien-être des travailleurs, elle n’a de leçon à recevoir de personne… Psychologue de formation, elle a été la présidente de Travail et Santé (une ASBL de la FGTB).

Après son licenciement du syndicat, elle fonde Formation Travail et Santé (FTS), une association active « dans le domaine de la santé des travailleurs » qui avait notamment pour objet de former « des délégués d’entreprises dans un but de prévention » ((Statuts de l’ASBL Formation Travail et Santé.)). En 2008, FTS ajoute une corde à son arc : les titres-services. Et en 2009, une petite sœur au nom très proche voit le jour : FTS Titres-Services, créée pour « promouvoir l’emploi en milieu ordinaire accessible prioritairement aux personnes handicapées physiques ou mentales » ((Statuts de l’ASBL FTS Titres-Services.)). Une activité florissante, si l’on en croit les comptes de FTS : ceux-ci annoncent un chiffre d’affaire de 716.000€ en 2011, un bénéfice de 350.678€ en 2012, 651.249€ de « produits exceptionnels » la même année, ou encore un montant de 537.954€ de rémunérations et avantages sociaux directs correspondant à… un seul équivalent temps plein ! Malgré ces résultats fructueux, FTS décide de se saborder en 2013. Non sans laisser un gros défaut de paiement à l’ONSS (32.000€) et léguer un petit actif net au CGAM (700€). La même année, sa cadette FTS Titres-Services transfère quant à elle son siège social à l’adresse du CGAM. Avant de se dissoudre également en 2014…

C’est en 2010 que Mme Appelmans devient présidente du CA du CGAM. Un rôle qu’elle va incarner à sa manière, devenant peu à peu omniprésente dans le quotidien de l’équipe. Laquelle n’est plus dotée d’un coordinateur depuis 2013, le conseil d’administration ayant décidé de ne pas remplacer la dernière personne ayant occupé le poste et qui l’a quitté pour incompatibilité d’humeur avec la présidente. Dans l’associatif des Marolles, il se dit diplomatiquement que le CGAM est « en crise »…

Une poignée de personnes suit Mme Appelmans dans les différents CA de ces ASBL. Ainsi, le trésorier de Chez Albert fut l’administrateur délégué de FTS Titres-Services, association qui avait pour présidente l’épouse du trésorier du CGAM, dont elle est également membre, à l’instar du président de Chez Marcel. Ce petit monde est en partie issu des milieux du PS et d’anciens de la FGTB. Tel Rudi Nerinckx, fidèle de la première heure : « Ce qu’Anne-Marie imaginait, Rudi le concevait. Pourtant, il n’a aucun diplôme de comptable, mais c’est ce qu’on appelle un financier. Un type qui peut tout manipuler dans les comptes pour obtenir ce dont il a besoin » ((« La terreur Appelmans« , La Dernière Heure, 17/3/2003.))… La FGTB n’a toutefois pas gardé un souvenir impérissable de Rudi Nerinckx : elle l’avait licencié en 2001 pour « incompétence » et « gestion chaotique » ((« FGTB : les raisons d’une exclusion« , Le Soir, 22/10/202.)). Mme Appelmans l’avait ensuite réengagé dans l’une de ses sociétés, à laquelle elle comptait sous-traiter la comptabilité de la FGTB !

Si la confusion existe dans les organes dirigeants, elle se manifeste aussi à d’autres niveaux. Ainsi, ces travailleurs du CGAM mis à contribution sur le chantier de rénovation du local et de l’appartement de Chez Albert. Ou encore, les nettoyages du domicile de la présidente du CGAM par l’« équipe d’hommes à tout faire » ((Promotion internet du CGAM.)) du « BricoDépannage », un service créé par le CGAM pour effectuer « tous ces petits travaux que vous ne pouvez pas réaliser vous-même » et à qui il est arrivé de travailler pour d’autres administrateurs de l’ASBL sur des chantiers situés à plusieurs kilomètres des Marolles, bien loin du « territoire d’action » ((Rapports d’activités du CGAM.)) exclusif de ce service. Mais on ne va tout de même pas pinailler pour des prestations qui coûtent seulement 5€ de l’heure…




Une nouvelle étape sur la « route des parkings » ?

Pour la Plateforme Marolles, l’abandon du parking sous la place du Jeu de Balle est évidemment un soulagement. Mais en prenant cette décision, la Ville entérine en même temps de mauvaises « solutions alternatives », prises à la hussarde et sans concertation avec les principaux concernés…

Jeudi 26 février en matinée, le Collège de la Ville de Bruxelles abandonnait, sous la pression populaire, son projet de parking sous la place du Jeu de Balle. À 13h30, le Bourgmestre Yvan Mayeur annonçait la nouvelle à la presse. Le Collège venait d’entériner une « solution alternative » : le déplacement du parking des échoppiers du Vieux Marché sur le boulevard de Waterloo, l’interdiction du stationnement des véhicules de plus de 2 tonnes dans le quartier, et l’étude d’une option de parking « du côté de l’église de la Chapelle ». Lors de sa conférence de presse, le Bourgmestre ne donnait pas plus de précision sur cette dernière option, laissant toutefois entendre qu’elle ne nécessiterait pas de creuser un parking souterrain. C’était sans compter sur son Échevine de la Mobilité, Els Ampe, qui, à peine quelques heures plus tard, le contredisait publiquement en déclarant que le Plan de Mobilité du Pentagone comprendrait bien 4 nouveaux parkings souterrains : place Rouppe, Nouveau Marché-aux-Grains, Yser, et un nouvel emplacement pour remplacer le projet avorté sous le Jeu de Balle.

Une semaine plus tard, le Collège donnait gain de cause à Els Ampe en annonçant l’agrandissement souterrain d’un parking existant sous la dalle de la cité de logement social des Brigittines, près de l’église de la Chapelle. Une décision prise à la va-vite, à nouveau sans aucune étude préalable et bénéficiant à peine d’un accord de principe arraché en quatrième vitesse au Foyer Bruxellois, propriétaire des lieux. Procédant entre précipitation et contradiction, le Collège affichait ainsi les divisions qui existent en son sein sur les questions de mobilité et témoignait de sa grande capacité à improviser des décisions qui auront pourtant un impact concret sur la vie des habitants. Et une fois de plus, sans demander leur avis.

L’absurdité d’un nouveau parking sous les Brigittines

Le nouveau scénario imaginé par la Ville consiste donc à agrandir en sous-sol un parking existant situé entre les rues des Brigittines et des Visitandines, sous une cité de logement social. Un choix surprenant à plus d’un titre :

  • Ce parking de 60 places, réservé aux riverains, est situé sous un immeuble appartenant au Foyer bruxellois. La Ville a l’intention de le faire agrandir par une société privée qui disposera d’une concession de 35 ans pour le gérer. Un Partenariat Public-Privé qui s’annonce pour le moins singulier…
  • Les habitants de ces 151 appartements sociaux ont appris la nouvelle par la presse. Ils n’ont jamais été consultés sur ce projet.
  • L’immeuble est inclus dans le périmètre du Contrat de Quartier Durable « Jonction », en cours depuis un an. Ce Contrat a notamment pour ambition « d’améliorer le cadre de vie en réaménageant la dalle et le rez-de-chaussée »… dalle qu’il s’agirait à présent d’agrandir pour en faire un parking commercial. Bien que l’Échevine Els Ampe n’hésite pas à parler de « parking durable » (sic), comment imaginer que le trafic et la pollution que les habitants risquent de subir, sans parler des incidences d’un chantier lourd, puissent contribuer à améliorer leur cadre de vie ?!
  • En ne s’étant pas davantage concertée avec les équipes du Contrat de Quartier Durable « Jonction », la Ville vient de discréditer « le processus participatif » sur lequel ces contrats reposent. Elle vient aussi d’en hypothéquer plusieurs projets qui deviendront plus difficiles voire impossibles à réaliser, dont « le projet phare » à l’étude depuis des mois et qui consiste à réaménager l’espace public sur la dalle.
  • Ce Contrat de Quartier Durable est financé à 50% par la Région de Bruxelles-Capitale, dont le plan de mobilité « Iris II » vise à réduire l’utilisation de la voiture individuelle de 20% à l’horizon 2018. La Région va-t-elle avaler cette couleuvre ?
  • Enfin, ce nouveau parking serait localisé à 300 mètres à peine de la place Rouppe, où la Ville projette de creuser un nouveau parking d’environ 400 places. Et à 600 mètres du parking Sablon-Poelaert, dont elle a récemment décidé de doubler la capacité (passant ainsi de 500 à 1000 places). Une bien curieuse manière de mener une politique qui entend réduire la pression automobile !

Une « solution » lourde qui ne répond à aucun besoin avéré

Tout comme de nombreux autres comités d’habitants et associations, la Plateforme Marolles insiste sur ce point depuis décembre : le besoin de créer de nouveaux parkings souterrains dans le Pentagone n’est pas avéré, a fortiori pour un Collège qui souhaite diminuer le trafic automobile et piétonniser le centre-ville… La Ville de Bruxelles n’a jamais produit aucune étude démontrant la nécessité de créer de nouvelles places de parking. Au contraire, tous les chiffres officiels et éléments factuels publics indiquent qu’elles sont en surnombre dans le Pentagone et qu’il convient plutôt de mieux les gérer. C’est donc avec une vive satisfaction que nous avons pris connaissance de l’avis de la très officielle Commission Régionale de Mobilité à propos du Plan de Mobilité du Pentagone, laquelle conforte ce point de vue :

« (…) La Commission demande plus d’informations pour étayer la nécessité de construire de nouveaux parkings. Par exemple, quel est le taux d’occupation des parkings existants, ou comment a été évalué le besoin en parkings dans les quartiers retenus (inventaire) ? Une telle option est-elle compatible avec les objectifs de réduction du trafic automobile ?
La Commission demande d’étudier l’impact des nouveaux parkings sur la circulation dans le Centre, notamment pour s’assurer qu’ils participent à la diminution de la pression du trafic automobile prévue par Iris II. La Commission rappelle que pour diminuer le nombre de voitures dans l’espace public, il faut que le stationnement en espace public soit plus cher que celui en parking hors-voirie, étant entendu qu’un nombre suffisant de places doit être offert au public et à un prix raisonnable.
La Commission plaide pour une meilleure utilisation des parkings existants, notamment de bureaux qui pourraient bénéficier aux visiteurs et aux habitants en dehors des heures de travail. (…)  »

La question du stationnement des échoppiers du Vieux Marché

La question du stationnement des camions et camionnettes des échoppiers du Vieux Marché, dont le déplacement vient d’être annoncé par Yvan Mayeur, est une autre illustration du manque de concertation entre la Ville et les différents acteurs du quartier. Ces véhicules disposent déjà d’un emplacement de stationnement sur la Petite Ceinture, à proximité immédiate du Vieux Marché. Ce site convient très bien aux échoppiers et leur stationnement y cause peu de nuisances. Avec un aménagement minimal permettant qu’une partie de ce site ne soit pas accessible à d’autres véhicules, la situation serait encore meilleure. Le nouvel emplacement sur le boulevard de Waterloo est situé quelques centaines de mètres plus loin et n’est pas aménagé pour le stationnement de ce type de véhicules. Il ne causera pas moins de nuisances et nécessitera au contraire de plus longs trajets. Alors pourquoi planifier ce déménagement ? Les marchands se le demandent, d’autant plus qu’ils n’ont été consultés ni sur la situation actuelle ni sur la situation envisagée par la Ville. Une chose est sûre : contrairement à ce que la Ville prétend, ce déménagement n’est en rien une « alternative » au parking Jeu de Balle : celui-ci n’était pas conçu pour les échoppiers à qui il ne convenait pas plus financièrement (stationnement trop cher) que techniquement (la hauteur des trémies d’accès était de 2 mètres, celle des camions fait plus de 3 mètres).

Le besoin d’une concertation publique !

Face à l’ampleur de la mobilisation contre le projet d’un parking sous le Jeu de Balle, la Ville a tenté de le dissocier des autres projets de parkings prévus dans le cadre de son Plan de Mobilité. Contre toute évidence, Yvan Mayeur déclare que feu-le parking du Jeu de Balle, et à présent celui des Brigittines, ne fait pas partie du Plan de Mobilité du Pentagone mais vise à résoudre les problèmes de stationnement dans les Marolles. Cette version est contredite par les déclarations faites par Els Ampe depuis novembre, mais aussi par tous les documents officiels, en ce compris le cahier des charges du nouveau parking adopté par le Conseil communal le 9 mars, qui présentent clairement ce projet comme faisant partie du nouveau Plan de Mobilité du Pentagone. Le cahier des charges précise d’ailleurs que « Le parking enterré se trouve sur la future “route des parkings” qui jalonnera l’ensemble des parkings en ouvrage du centre  », confirmant s’il en était besoin qu’il s’adressera à la clientèle des automobilistes empruntant le mini-ring censé débouler à quelques mètres de là, et non aux habitants et commerçants des Marolles.
Mais soit, prenons M. Mayeur au mot… S’il s’agit réellement de répondre aux « besoins du quartier » et de « rencontrer les intérêts des habitants », il convient alors d’organiser une véritable concertation publique avant d’entériner des « solutions » et même des « solutions alternatives ».

Il ne suffit pas, comme l’a fait le Bourgmestre au Conseil communal du 9 mars, de brandir une lettre de doléances émanant de… deux commerces proches de la Chapelle et favorables à un parking souterrain. Ni de prétendre avoir consulté les habitants des Brigittines, en une demi journée, après que la décision ait été prise, et qui plus est par l’intermédiaire d’une association présidée par une proche de M. Mayeur… Personne ne peut avoir confiance en ce type de « concertation ».

La Plateforme Marolles répète la proposition qu’elle a déjà faite à la Ville de Bruxelles, notamment dans la lettre accompagnant la pétition contre un parking sous la place du Jeu de Balle remise le 18 décembre 2014 à M. Mayeur et ses Échevines Els Ampe et Marion Lemesre : « Certes, les Marolles connaissent des problèmes de mobilité et de stationnement, comme la plupart des quartiers de Bruxelles. Si la volonté de la Ville de Bruxelles est de les résoudre, une multitude d’autres solutions sont à envisager. L’abandon du projet de parking pourrait être le préalable à une véritable concertation avec tous les acteurs du quartier, afin de se mettre d’accord sur la nature de ces problèmes et d’explorer les différentes possibilités de les résoudre. »

Aux Brigittines comme au Jeu de Balle, la Plateforme Marolles estime que les enjeux sont suffisamment importants pour que la Ville réunisse et fasse débattre ensemble habitants, commerçants, marchands, associations du quartier et pouvoirs publics. C’est selon nous la meilleure manière d’objectiver ces « besoins », ces « problèmes » et de trouver les solutions les plus adéquates.

Plateforme Marolles

Article paru dans le n°275 de « Bruxelles en Mouvements », mars 2015

La Plateforme Marolles, c’est quoi ?

L’abandon du projet de parking est la victoire d’une mobilisation citoyenne qui a été rapide, forte, déterminée, multiple et hétérogène. De l’annonce du projet de parking jusqu’à son abandon par la Ville de Bruxelles, la Plateforme Marolles a réuni de nombreux acteurs du quartier, avec le soutien d’habitants de tout Bruxelles et d’ailleurs.
Constituée dans l’urgence le 24 novembre 2014, une semaine avant le Conseil communal qui allait entériner le projet de construire un parking sous la place du Jeu de Balle, la Plateforme Marolles fédère des habitants, marchands, commerçants et associations des Marolles, amoureux et clients du Vieux Marché, résolus à défendre le caractère populaire et la diversité sociale du quartier, son marché aux puces et l’économie qui y est liée, contre tout projet qui leur porterait atteinte.
www.plateforme-marolles.be




« On ne vous répondra pas, ce n’est pas le sujet de la soirée »

La consultation populaire est une procédure prévue par le Code de la Démocratie Locale et de la Décentralisation, permettant à la population de faire entendre sa voix sur des questions spécifiques. À Namur, un collectif citoyen a ainsi récolté plus de 13 400 signatures, obligeant la Ville de Namur à demander l’avis de sa population sur le choix de raser le Parc Léopold pour y construire un centre commercial. Ainsi contrainte à un grand saut dans l’inconnu démocratique, la Ville prit tout le monde de cours et lança sa propre consultation populaire sur le sujet ! Ce qui lui permit de choisir elle-même la formulation des questions à poser à ses concitoyens. Pas folle, la guêpe.

Dans cet élan démocratique sans précédent, la Ville mit fissa la main au portefeuille public et lança une campagne (38 000€) permettant d’informer les Namurois sur… les raisons de voter oui aux trois questions alambiquées qui leur étaient posées le 8 février dernier. Pendant ce temps, les défenseurs du Parc Léopold, dont le travail patient a permis d’initier la consultation populaire, faisaient du bénévolat et du crowdfunding pour faire entendre leurs arguments…

Géométrie variable

Il s’est heureusement trouvé un parti d’opposition qui a eu le courage de dénoncer ce « déséquilibre », cette « outrance ». Un parti qui sait débusquer les manœuvres du pouvoir et n’hésite pas à cogner ni à dénoncer. « À force d’orienter à ce point le résultat, ce n’est plus une consultation populaire mais un plébiscite qu’organise la majorité », s’offusque-t-il, allant jusqu’à demander au Bourgmestre de partager le budget de la campagne d’information avec les partisans du non

Quel est donc ce parti si prompt à dénoncer le « vol » d’une initiative populaire et son « détournement » en opération marketing en faveur du projet d’un promoteur privé côté en bourse ? Je vous le donne en mille. Le PTB ? Nan. Ecolo, ce fervent défenseur de la participation ? Non plus : membre de la majorité namuroise, il porte à bout de bras cette mascarade qui a dénaturé la demande de 13 400 Namurois. Le CDH, alors, ce parti qui déclarait il y a peu à la Région wallonne que « Mettre la procédure (de la consultation populaire) dans les mains des politiques dénaturerait la dimension populaire de la démarche » et la « transformerait vite en une forme d’instrumentalisation politique du débat » ? Encore raté : le Bourgmestre de Namur, Maxime Prévot, est CDH et malgré le désaveu cinglant que lui ont infligé les Namurois en répondant majoritairement non aux trois questions posées, il en retient pour sa part« une volonté partagée par toutes les parties de favoriser la création d’un centre commercial au square Léopold ».

Mais vous chauffez… Ce parti frondeur, terré dans l’opposition d’où il forge des contestataires aguerris et pour qui le contrat avec l’électeur est un lien sacré se méritant à chaque instant, c’est le PS. Celui-là même qui, lorsqu’il disposait de la majorité absolue à Huy, s’était assis sur le résultat d’une consultation populaire où 95% des votants avaient refusé, là encore, qu’on rase un parc pour réaliser un projet immobilier fumeux. Qu’importe ce score a priori sans discussion, la Bourgmestre Anne-Marie Lizin avait estimé que seuls 27% des électeurs s’étant déplacés, cela signifiait que 73% de la population soutenaient implicitement son projet !

Circulez…

À Bruxelles, au même moment où son parti dénonçait la mascarade namuroise, le Bourgmestre PS Yvan Mayeur se prévalait lui aussi d’un « soutien massif » de la population à son projet de piétonniser les boulevards centraux, claironnant que 73% des personnes interrogées dans le cadre de ses « ateliers participatifs » y sont favorables. Un chiffre identique et tout aussi farfelu que celui de son ex-collègue hutoise. Car le bourgmestre oublie de préciser que ses « ateliers », sous-traités à un bureau d’études, se sont plutôt apparentés à un simple questionnaire soumis à 600 badauds passant sur le trottoir de la Bourse, et qui dans leur grande majorité n’habitent pas le quartier. Les questions posées n’insistaient pas sur le fait que le réaménagement des boulevards va créer une série de places destinées à accueillir de l’événementiel tout au long de l’année, transformer la place De Brouckère en « Times Square », enclencher la transformation sociale et commerciale des lieux pour attirer « des enseignes de qualité » et davantage de touristes…

Pas un mot non plus, dans les « ateliers participatifs », sur le plan de circulation accompagnant ce réaménagement, avec son détournement des bus, son mini-ring qui va encercler le piétonnier et asphyxier des artères étroites et habitées, et ses quatre parkings souterrains que la ville veut construire sous des places historiques du centre… Puisqu’on parle de piétonnier, pas la peine de perturber les esprits en expliquant en même temps qu’on va créer 1 600 nouvelles places de stationnement pour « compenser » les 600 places de stationnement supprimées, alors que le taux d’occupation des 19 000 places de parking « publics » (c’est-à-dire payants et privés) du Pentagone ne dépasse déjà pas les 60% ! Les « ateliers participatifs » sur la piétonisation des boulevards centraux se sont d’ailleurs déroulés avant que le plan de circulation soit divulgué, histoire de ne pas polluer la participation avec des débats inutiles. Et quand l’échevine bruxelloise de la Mobilité Els Ampe (OpenVLD) a organisé des réunions d’information pour les habitants, c’est après que la décision a été votée (sans aucune concertation ni enquête publique préalables), histoire de bien montrer qu’il ne servait à rien de contester.

Pourtant, la contestation a pris comme une traînée de poudre dès l’annonce du projet. D’abord sur les réseaux sociaux et internet, puis dans la rue. Le 1er décembre 2014, plus de 300 personnes se sont réunies spontanément pour exprimer leur colère à la séance du Conseil communal qui votait ces mesures et qui a dû être suspendue. Des collectifs et des plateformes se sont constitués, lançant actions, pétitions et recours. En trois semaines, plus de 23 000 personnes ont ainsi signé une pétition contre la création d’un parking sous la place du Jeu de Balle. Pour toute réponse, la Ville a voté un budget de 100 000€ pour faire campagne en faveur de son plan. Et le bourgmestre a continué à promouvoir son piétonnier comme si de rien n’était.

Le 22 janvier dernier, il organisait à l’Ancienne Belgique la deuxième « grande assemblée générale » pour présenter le résultat de son vaste « processus participatif », au cours duquel 60 participants, tirés au sort et répartis en plusieurs groupes, furent invités à se prononcer sur des sujets bien encadrés comme la forme des bancs et autres éléments de mobilier urbain. Sur scène, des membres de bureaux d’études et de l’administration communale ont exposé à un public incrédule le « top 24 » des propositions retenues à l’issue de ces groupes de travail. Sur l’écran, ça fleurait bon la novlangue et le catalogue JCDecaux®… Annoncé en tête d’affiche de la soirée, le bourgmestre resta finalement cloîtré dans son fauteuil au premier rang, entouré de ses échevins, muets, offrant l’image d’une cour royale qui tourne le dos à sa populace. « Yvan » ne broncha pas quand le public, énervé, scanda son prénom pour qu’il daigne répondre aux questions. Il était trop occupé à donner des consignes par petits gestes aux larbins envoyés au casse-pipe à sa place. Cela donna lieu à des scènes dignes d’un congrès soviétique, où ceux-ci restèrent figés et muets par exemple quand la salle demandait avec insistance « Où sont les études de mobilité et de pollution, pourquoi ne sont-elles pas publiques ? » Seule réponse sèche de la modératrice : « On ne vous répondra pas, ce n’est pas le sujet de la soirée »

Mais le public ne s’est pas déplacé pour rien : un concours de slogans et de logos a été annoncé ce soir-là. Il se murmure qu’il serait financé sur le budget de la participation.

Décidément, la participation, c’est tout un art.

Gwenaël Breës

Article paru dans le n°17 de « Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente ».
Illustration : Fanny Dreyer.




Le « nouveau cœur » de Bruxelles va-t-il lui faire perdre son âme ?

C’est désormais officiel. Le grand projet de piétonisation des boulevards du centre, cher à la majorité socialiste-libérale de Bruxelles-Ville, a donc un revers : il va provoquer la création d’un mini-ring et de quatre parkings dans le Pentagone. Des années de chantier en perspective pour un résultat qui est de nature à chambouler la vie sociale et commerçante de plusieurs quartiers centraux, dont les Marolles. Comme aux pires heures de l’urbanisme bruxellois…

Les socialistes bruxellois, menés par le bourgmestre Yvan Mayeur, avaient fait de la piétonisation des boulevards du centre le dossier emblématique de la législature en cours. Dans le projet dévoilé en janvier 2014, la Ville dévoilait son intention de transformer les « boulevards en une succession de places » pour créer « un nouveau cœur pour Bruxelles » et permettre « aux citoyens de se réapproprier l’espace public » ((« Un nouveau cœur pour Bruxelles », Ville de Bruxelles, dossier de presse du 31/01/2014.)). « Une approche innovante » censée « profiter en premier lieu aux habitants de ces quartiers » ((« Un nouveau cœur pour Bruxelles », Ville de Bruxelles, dossier de presse du 31/01/2014.)).

En termes d’accessibilité, la Ville annonçait l’instauration d’un « véritable maillage de mobilité multimodal » et plus précisément d’un « système de boucles » dont l’objectif était « de décourager la circulation de transit en la déviant vers la Petite Ceinture, d’acheminer de façon plus fluide la circulation de destination et de libérer l’espace pour les piétons et les cyclistes » ((« Un nouveau cœur pour Bruxelles », Ville de Bruxelles, dossier de presse du 31/01/2014.)).

En somme, il s’agissait d’un gros projet, dans l’air du temps, moderne, écologique et tout et tout… bref, digne de faire entrer un bourgmestre dans l’Histoire. Peut-être qu’un jour, Bruxellois et touristes allaient flâner sur la place Yvan Mayeur, à côté de la place De Brouckère que ce jeune et grand visionnaire avait appelé à devenir rien moins que « le Times Square de Bruxelles » ((« Yvan Mayeur: « Un Times Square au centre de Bruxelles », La Libre Belgique, 13/12/2013.)).

À la Ville, ça marchande comme à la brocante

Mais c’était sans compter sur les partenaires libéraux de la majorité bruxelloise. Ceux-ci, dont leurs électeurs aimaient paraît-il se déplacer en voiture, avaient besoin d’une compensation pour avaler la couleuvre socialiste. Ils avaient ainsi obtenu une jolie sucette : à l’initiative d’Els Ampe, échevine OpenVLD de la Mobilité, des Travaux Publics et du Parc automobile, le Collège de Bruxelles-Ville décida de construire 1600 nouveaux emplacements répartis en 4 nouveaux parkings souterrains au plus proche du « nouveau cœur » de Bruxelles (Yser, Nouveau Marché aux Grains, place Rouppe, place du Jeu de Balle et en bonus, une extension du parking Poelaert baptisée Sablon-Marolles). Et en guise de « boucles de desserte », c’est finalement une grande boucle qui sortit des cartons de la Ville afin de relier les nouveaux parkings : un véritable mini-ring prompt à saturer des artères habitées et pour certaines déjà complètement embouteillées aux heures de pointe (rues du Lombard, des Alexiens, des Bogards, Van Artevelde, de la Vierge Noire, de l’Ecuyer, d’Arenberg, Fossé-aux-Loups,…).

Pour « décourager la circulation de transit en la déviant vers la Petite Ceinture », le Collège échevinal a voté l’augmentation de l’offre de parkings en plein centre-ville !

Résultat de ce marchandage : pour « décourager la circulation de transit en la déviant vers la Petite Ceinture », le Collège échevinal a voté l’augmentation de l’offre de parkings en plein centre-ville (qui compte déjà parmi les plus hauts ratios d’Europe) ! Une décision absurde, tant le lien entre la possibilité de se garer et le choix de la voiture comme mode de déplacement est devenu évident de nos jours ((Les « Cahiers de l’Observatoire de la mobilité », édités par la Région bruxelloise, l’ont rappelé récemment : « La disponibilité d’une place de parking à proximité du domicile, et davantage encore à destination du déplacement, est un incitant majeur à l’usage de la voiture » ‑ De Witte, 2011.)). Qui plus est, les 1600 places de parking supplémentaires que projette de construire la Ville iraient s’ajouter aux 18.978 déjà existantes dans les 34 parkings que compte le centre de Bruxelles… et dont le taux d’occupation est d’à peine 60% ((Selon les chiffres officiels établis tant par Bruxelles Mobilité que par le Plan communal de mobilité.)) !

Il existe donc 6000 à 7500 places de parking inoccupées dans le Pentagone. Soit amplement de quoi compenser les 600 qui seraient supprimées en surface par la piétonisation des boulevards du centre ((« Parkings publics souterrains : les projets de la Ville de Bruxelles doivent être enterrés ! », communiqué de presse de l’ARAU, 08/05/2014.)). Pourquoi en créer de nouvelles ? C’est pourtant ce que la majorité socialiste-libérale appelle, contre toute évidence, un projet cohérent : « Ce grand réaménagement aura le mérite d’être cohérent. Bordeaux a dû passer par là il y a quelques années, mais tout le monde s’en félicite aujourd’hui et la considère comme une ville modèle » ((« Le centre en chantier jusqu’en 2018 », Le Soir, 08/11/2014.)).

Circulez, y a rien à voir…

Ironie de l’histoire : alors que le Parking 58, situé en plein dans le périmètre du futur piétonnier, devrait bientôt disparaître pour faire place au nouvel immeuble administratif de Bruxelles-Ville ((Nouvel immeuble administratif où sont d’ailleurs prévus 847 emplacements de parking.)), la démolition de ce symbole de la bruxellisation marque paradoxalement le retour d’une politique qu’on croyait révolue. Même si le discours a changé et s’est fait plus moderne, même si ce n’est plus à la fonction « bureau » qu’on vend la ville mais désormais « aux citoyens » et aux touristes qu’on la « rend », le résultat est une politique similaire à celle qui a défiguré Bruxelles entre la moitié des années 1950 et les années 1970, faisant la part belle aux voitures et aux parkings… et accessoirement fuir les habitants.

Ceux-là, ils peuvent bien fuir, d’ailleurs. Ce sont des emmerdeurs, jamais contents. Les commerçants ? Ils ne pensent qu’à leur commerce. Les associations ? Des emmerdeuses aussi, mais des professionnelles. À quoi bon s’embarrasser à consulter tout ce petit monde ? Leurs préoccupations et revendications multiples viendraient gâcher la concrétisation de cette grande vision pour la ville. « Times Square » vaut bien ça… Le Collège échevinal a donc préféré sortir prudemment les nouveaux parkings de son chapeau, sans la moindre concertation préalable (pas même de son administration) et le plus tard possible, histoire de prendre tout le monde de court. Une technique censée lui permettre de passer en force et d’éviter d’avoir à répondre à des questions inutiles.

Il n’y a pas d’études : elles seront faites plus tard, une fois la concession délivrée à une société de parking pour 35 ans.

Des mesquins pourraient demander, par exemple, en quoi un parking est « indispensable » ((Selon les propos d’Els Ampe à Télé Bruxelles, 21/11/2014.)) sous la place du Jeu de Balle, alors que celle-ci est située à 400 mètres du parking de la Porte de Hal (500 places) et à 600 mètres du parking Poelaert (500 places). Des naïfs pourraient demander à voir les études d’impact et leurs résultats, par exemple en termes de flux de circulation sur le quartier des Marolles où les ambulances de l’hôpital Saint-Pierre ont déjà du mal à se faufiler dans les voiries étroites et encombrées… Mais non. D’abord, il n’y a pas d’études : elles seront faites plus tard, une fois la concession délivrée à une société de parking pour 35 ans. Et puis, comment voulez-vous que tous ces curieux donnent leur avis sur un Masterplan et un Plan de Mobilité qui ne sont même pas rendus publics ? De toutes façons, les commerçants et les habitants sont « demandeurs », assure Yvan Mayeur ((« Un parking sous la Place du Jeu de Balle », sur le site de Marie Nagy, 17/11/2014.)) !

Et d’ailleurs, il est faux de dire qu’il n’y a pas de participation : la Ville organise actuellement un processus participatif consistant en plusieurs « groupes de travail composés de dix personnes maximum par groupe », dont les participants, désignés par « tirage au sort » ((« Participer au réaménagement des places et boulevards du centre », sur le site de la Ville de Bruxelles.)), travaillent à partir de l’information que veut bien leur donner le Collège et peuvent ainsi donner leur avis sur le nom et le logo du projet, la couleur des pots de fleurs et autres éléments de première importance.

Des p’tits trous, des p’tits trous…

Devant les réactions atterrées des marchands et commerçants de la place du Jeu de Balle à l’annonce de la construction d’un parking, les élus ont tenté de se faire rassurants…

« On fera des petits trous et puis on avance » (Els Ampe).

  • Combien de temps va durer le chantier ? 24 mois selon certains, 30 mois selon d’autres. Mais trop de chantiers à Bruxelles se sont éternisés pour que quiconque puisse les croire de bonne foi.
  • Que va devenir le marché pendant les travaux ? Là encore, les réponses se contredisent, laissant entrevoir une certaine improvisation sur le sujet. Els Ampe se veut très optimiste, assurant que les entrepreneurs procéderont par phases : « On fera des petits trous et puis on avance » ((Selon les propos d’Els Ampe à Télé Bruxelles, 21/11/2014.)). Selon elle, une partie des marchands pourrait rester sur la place, tandis que d’autres intégreraient la cour de la caserne du jeu de Balle, pourtant pas très grande. Mais Marion Lemesre, l’échevine des Affaires économiques, voit plutôt elle une délocalisation à la place de la Chapelle… à 500 mètres de là…
  • Que vont devenir les commerçants de la place du jeu de Balle et ses abords ? Là, personne n’a de réponse. Pourtant, nul ne peut ignorer qu’un tel chantier fera d’importants « dégâts collatéraux » dans le commerce local, qui est sensiblement lié à l’activité du marché.

Le parking, cheval de Troie de la sablonisation des Marolles

Si nos édiles communaux ont du mal à convaincre de la cohérence de leur politique de mobilité, leur vision de l’avenir du centre-ville semble beaucoup plus homogène. Pour eux, il doit s’aseptiser, devenir propre, chic. Beau. Une sorte de vaste parc à thèmes permanent dédié à l’événementiel et au tourisme, avec juste ce qu’il faut de typique tout en attirant des enseignes de renommée. La « succession de places » ((« Un nouveau cœur pour Bruxelles », Ville de Bruxelles, dossier de presse du 31/01/2014.)) qui seront aménagées sur les boulevards centraux s’inscrivent dans cette droite ligne.

« Ça permettra aussi d’attirer des riverains avec une meilleure capacité contributive » (Marion Lemesre).

Et cette fois, on dirait bien que le marché aux puces est dans la ligne de mire de cette disneylandification de la ville.  « Cette place est en mauvais état. Ce sera aussi l’occasion de la restaurer », déclare Els Ampe ((« Le centre en chantier jusqu’en 2018 », Le Soir, 08/11/2014.)). « Ça permettra aussi d’attirer des riverains avec une meilleure capacité contributive », renchérit sa collègue Marion Lemesre ((Marion Lemesre au Conseil communal de Bruxelles, 17/11/2014.)).

En effet, la Ville semble voir d’un bon œil le scénario du déplacement des puces à la place de la Chapelle. Marion Lemesre, justement occupée à « revitaliser » les marchés bruxellois ((« Bruxelles met en oeuvre un projet de revitalisation de ses marchés », L’Avenir, 05/11/2014.)), y voit l’opportunité de renforcer les liens entre le quartier huppé du Sablon et les Marolles. Autrement dit, de concrétiser une étape supplémentaire de la sablonisation des Marolles. On voit bien le coup venir…

  • Acte 1 : le chantier démarre, le marché est transféré sur un espace trop petit pour accueillir tous les marchands, il faut opérer une sélection parmi eux.
  • Acte 2 : certains marchands sont mis au carreau et se tournent vers d’autres horizons, tandis que les commerçants du Jeu de Balle sont exsangues.
  • Acte 3 : le chantier s’éternise, pendant que les brocanteurs ayant été sélectionnés s’adaptent peu à peu à la clientèle du Sablon.
  • Acte 4 : le parking est enfin fini et la place « restaurée » est inaugurée en grandes pompes.
  • Acte 5 : seuls les brocanteurs ayant été sélectionnés et tenu bon reviennent dans un quartier transfiguré : des habitants ont fui le chantier, des magasins sont à remettre, les pouvoirs publics soutiennent l’installation de nouveaux commerces, le standing du quartier grimpe, les loyers aussi.

Mais l’acte 1 n’a pas encore démarré et il faut maintenant démentir ce triste scénario. Les chances sont bonnes. La Ville de Bruxelles ne se rend manifestement pas compte à quoi elle a touché. Depuis l’annonce de la construction d’un parking, on ne parle plus que de ça au Jeu de Balle, les conversations s’animent et il faudrait se lever très tôt pour trouver quelqu’un qui soutienne ce projet. Les opposants ne sont pas seulement les marchands, commerçants et habitants des Marolles, ce sont aussi des amoureux du quartier et des clients du marché aux puces qui viennent de tout Bruxelles et de plus loin encore.

Contrairement à Els Ampe, ils aiment la place telle qu’elle est. Ils ne veulent pas la voir défigurée par des trémies. Ils rêvent que les traces historiques qui existent dans le sous-sol de la place et dont ils entendent parler depuis longtemps (notamment un ancien abri aérien) deviennent autre chose qu’un parking ‑ c’est le genre de choses qu’on classe dans d’autres villes, non ? Ils savent que le marché aux puces qui se tient là quotidiennement depuis 1873 est unique et mériterait lui aussi d’être classé. Ce qu’ils y trouvent, ce ne sont pas seulement des objets qu’on ne trouve pas ailleurs, c’est aussi une ambiance, un mélange social inédit, une activité foisonnante, la vie d’une place et d’un quartier particuliers. En d’autres mots : un patrimoine immatériel, économique, social, culturel, quelque chose d’une valeur inestimable… À leurs yeux, cela fait partie de l’âme de Bruxelles. Et pas question de le laisser disparaître pour un bête parking. « Times Square » ou pas.

• Gwenaël Breës (habitant des Marolles)

Signez la pétition contre la construction d’un parking sous la place du Jeu de Balle !

Visitez le site de la Plateforme Marolles.




La légende de « l’urgentiste des quartiers oubliés »

« Si dans 50 ans, un historien du divertissement bruxellois devait se pencher sur les décennies 1990, 2000 et plus que probablement 2010, il ne pourrait faire l’économie de la contribution de celui qui a relancé la bière Vedett » 1. Liège a son Calatrava et sa gare-monument, Bruxelles a son Nicolay et ses cafés branchés…

Depuis plusieurs années, les dernières trouvailles de Frédéric Nicolay nous sont contées par les médias bruxellois. Le ton est quasi toujours élogieux, admiratif, reconnaissant. La fascination qu’entretient cet entrepreneur sur la presse locale en mène plus d’un à puiser dans le dictionnaire des images fortes : homme « de défis », « gourou » 2, « le roi des cafés et restos branchés de la capitale » 3,… la liste est longue. C’est que notre héros fait bien plus qu’ouvrir des bars et des restaurants à la mode (une trentaine à son actif), ce dont il n’a bien sûr pas le monopole. Si les faits et gestes de cet « Edouard aux Mains d’Argent » 4 sont scrutés avec tant d’attention bienveillante, c’est qu’ils ont un supplément d’âme : « chaque fois qu’il lance un café, Frédéric Nicolay redynamise tout un quartier » 5. La place Saint-Géry et la rue Antoine Dansaert, par exemple : « des quasi-chancres à l’époque qui n’avaient les faveurs de personne », et puis hop ! « il y multiplie les cafés et les restaurants – Bonsoir Clara, Kasbah, Mappa Mundo, PP Café… –, autant d’adresses qui vont ramener le quartier à la vie ». De quoi se forger une aura indéfectible de « lanceur d’espaces ».

Les quartiers « où tout est à faire »

Où ira-t-il ouvrir son prochain bar ? Quel sera le prochain quartier mort de Bruxelles qu’il va ressusciter ? Voilà bien ce qui passionne les journalistes dans les épisodes de cette épopée qu’ils relatent depuis une quinzaine d’années comme une sorte de rêve américain. Son héros, capable de transformer le plus banal des troquets en bar branché, de reconvertir le plus ordinaire des rez-de-chaussée en nouvelle adresse à la mode ne s’intéresse qu’à des quartiers « oubliés » ou « difficiles » auxquels il « donne un souffle nouveau » 6. « L’impact que l’ouverture d’un nouveau lieu peut avoir sur tout un quartier, voilà qui le passionne. La convivialité, la mixité sociale, la cohabitation des diverses activités humaines, ce sont ses sources d’inspiration » 7. Ce qui l’anime par-dessus tout ? « Parvenir à dévoiler le potentiel des quartiers populaires les moins courus de la capitale » 8. « J’aime les quartiers où tout est à faire, il y en a beaucoup pour l’instant » 9, déclare-t-il. La Porte de Hal, où il a ouvert un café et est en passe d’en ouvrir un second ? « C’est Sarajevo ! Tout est moche et personne ne fait rien pour l’embellir ! » 10. La place Saint-Géry et la rue Antoine Dansaert, où il a démarré sa carrière au début des années 90 ? « Des quasi-chancres à l’époque qui n’avaient les faveurs de personne » 11. Le quartier de l’Alhambra, où il a récemment ouvert le Flamingo ? « Pourri » 12, « sombre et délaissé » 13, « glauque ». Le dernier tronçon de la rue Dansaert, côté canal ? À l’exception du Walvis et du Bistro du Canal, ouverts par lui-même, une succession de « commerces pourris » 14… Etc. Ramener la vie, le souffle, la lumière… voilà une bien noble cause qui pare d’un vernis philanthropique ce qui ne serait autrement qu’une opération commerciale parmi bien d’autres.

Mais qu’on n’évoque pas la politique à Nicolay, il se garde bien d’en parler et affirme s’en tenir à bonne distance. Se présentant comme un « self-made-man qui ne doit rien à personne », « c’est en toute indépendance et liberté qu’il met en musique ses plans ambitieux qui embellissent la ville et la rendent plus accueillante » 15. Sa seule envie est de créer « des chouettes endroits ». Son credo : avoir « flair, audace et énergie chevillés au corps » 16. Voilà ce qui guide ses choix. Ainsi en va-t-il du Flamingo, comme de la plupart des autres cafés qu’il a ouverts : « je suis passé devant le bâtiment, je l’ai trouvé beau, je me suis lancé » 17. Il suffisait d’y penser…

Voilà pour la légende, et ceux qui ont envie d’y croire. Restent tout de même quelques questions…

Derrière la légende, les ingrédients d’un système

Il arrive, il est vrai, que le concert d’éloges journalistiques soit interrompu de quelques commentaires un tout petit peu dissonants : « Nicolay ne se lance jamais les yeux fermés dans un projet, il faut que soient présents les deux ingrédients qui lui permettent d’appliquer une recette maintes fois éprouvée. Ce qu’il cherche avant tout, c’est un quartier populaire délaissé, hors du circuit, dans lequel les prix de l’immobilier sont moins élevés qu’ailleurs et où tout est à faire » 18. Les contours flous d’un système apparaissent même parfois : « le système Nicolay consiste à investir un coin de Bruxelles oublié, à y générer du mouvement et, in fine, à se faire emboîter le pas par une cohorte de créatifs et autres hipsters ». Mais qu’on ne lui adresse pas la critique d’être celui « par qui la gentrification arrive », sous peine de se faire traiter en retour d’« esprits chagrins » 19. « Il faut lui laisser qu’il s’agit plus d’un engrenage non maîtrisé que d’une stratégie claire » 20, conclut un journaliste.

Les ingrédients de ce système méritent pourtant d’être précisés, ne fut-ce que pour quitter cette posture d’émerveillement béat devant un entrepreneur à qui l’on prête des pouvoirs quasi magiques de résurrection de quartiers oubliés.

Bienveillance médiatique

Le premier élément du système, c’est la couverture médiatique du « phénomène » elle-même. L’anonymat ou le mépris médiatique n’est pas la meilleure garantie qui soit pour qui cherche à créer des lieux branchés. Des commentaires fréquents, élogieux et un tant soit peu décalés, voilà un bien précieux allié. D’autant plus si ceux-ci mettent bien en avant le « concept » : une patte reconnaissable faite de bois exotique, de plafonds sombres, de comptoir sur roulettes, de zinc fabriqué à Paris, de coffrages en béton, de racks à casiers trouvés aux Pays-Bas… À l’intérieur, musiques actuelles, journaux internationaux, boissons à des tarifs légèrement supérieurs à la moyenne, service au bar pour réduire les coûts de personnel,… Et sur la devanture, un nom original, qui fonctionne dans plusieurs langues (Belga, Zebra, Walvis, Potemkine, Mappa Mundo,…). Une fois le lieu aménagé, le « concept » imprimé et les contrats passés avec des fournisseurs, Fred Nicolay confie ses bars, clef sur porte, à des gérants qui les exploiteront tout en en respectant le cahier des charges.

Mais à force de répétition du « concept » (et de son imitation par d’autres entrepreneurs, avec plus ou moins de succès), tous ces bars finissent par se ressembler, comme n’importe quel autre type de commerces qui connaît une telle multiplication. Au point même d’inquiéter Nicolay lui-même, qui voit Bruxelles devenir « une ville chiante où il n’y aura plus rien à faire » : « aujourd’hui, on part de rien pour faire des choses dans les différents quartiers. Le jour où tout sera fait, tout sera rénové, on n’y fera plus rien. Ça va ronronner » 21.

En attendant, il reste bien de la marge pour le « concept ». Celui-ci est entièrement partagé par Jean-Sébastien van Keymeulen, architecte et designer associé au lancement de plusieurs « cafés Nicolay », dont le Barbeton, ouvert à l’angle de la rue Dansaert et du Rempart des Moines dans un rez-de-chaussée occupé jusque-là par une agence de voyage. « Autour, il n’y avait qu’un no man’s land dont peu se souciaient. Maintenant, le café tourne bien et donne un coup de boost à la seconde partie de la rue Dansaert, en direction du canal » 22. On notera tout de même que tous les no man’s land de la ville n’ont pas la chance de se trouver localisés dans l’un des quartiers les plus densément habités de Bruxelles… mais sans doute pas par la clientèle recherchée. D’ailleurs, le même architecte-designer dit « bien comprendre les préoccupations des habitants quant à l’impact sur ​​leur quartier. Mais c’est précisément un impact positif : grâce à la nouvelle dynamique, les valeurs immobilières dans le quartier vont augmenter » 23. Bye-bye le no man’s land, welcome le rich man’s land !

Appuis commerciaux

Faire parler de soi dans les médias, bien sûr, ne suffit pas. Pouvoir compter sur des brasseurs pour l’investissement dans l’achat, la rénovation, la décoration et la promotion des lieux, ça aide aussi beaucoup. La brasserie Moortgat est l’allié principal des « cafés Nicolay ». La multiplication de ceux-ci est donc aussi liée avec la stratégie entrepreneuriale de la brasserie. Côté pile, elle mise sur l’expansion internationale de son produit-phare, la Duvel, pour laquelle elle compte notamment sur la fréquentation internationale des cafés qu’elle contrôle désormais sur la place Saint-Géry, grâce aux « trouvailles » de notre « concepteur d’atmosphère » 24. Côté face, elle a entrepris en 2003, à l’initiative du même Nicolay, une stratégie marketing visant à re-positionner l’une de ses bières, tombée en désuétude, comme un produit « jeune et branché ». Pour la remettre en avant, pas besoin de coûteuses campagnes de publicité massive pour le grand public, des techniques de marketing locales font bien mieux l’affaire. D’abord, ne la vendre que dans un nombre limité de cafés et restaurants, dans des lieux choisis et entièrement contrôlés où le public sera le premier à être familiarisé avec le nom et le logo desdits produits, où le barman qui en vendra le plus de bouteilles se verra offrir un voyage. Ensuite, donner à la marque une image tendance, en proposant par exemple aux clients d’imprimer leur photo sur l’étiquette de la boisson ou sur les sous-bocks. Après une période de test durant laquelle le goût ou l’étiquette peuvent être modifiés en fonction des résultats de ventes, ces nouvelles boissons seront lancées sur un marché plus vaste. Résultat, la Vedett est aujourd’hui disponible en grande surfaces et est même vendue jusqu’en Chine…

Et pour ceux qui auraient encore soif, la « tactique Vedett » a aujourd’hui été clonée en « tactique Volga ». Cette fois, on trouve la brasserie Saint-Feuillen aux cuves et toujours notre héros à la mise en marché.

Politiques de revitalisation cherchent entrepreneurs revitalisants

Le troisième ingrédient du système n’est pas le moindre : l’alliance objective entre les « cafés Nicolay » et la volonté politique de revitaliser les quartiers centraux bruxellois.

Ceci donne parfois lieu à quelques débats marqués d’un questionnement sur un possible favoritisme car, c’est bien connu, la réussite provoque la jalousie. D’où l’accusation répandue selon laquelle Frédéric Nicolay est fréquemment chouchouté par les pouvoirs publics, ceux-ci ayant des attentions toutes particulières à son égard. Certains élus et certaines administrations se félicitent ouvertement de lui faciliter la tâche. Par exemple, lorsqu’il s’agit de lui procurer l’espace pour installer une terrasse, élément-clef de la réussite commerciale de ses établissements. Porte de Hal, l’un de ses bars a ainsi pu bénéficier d’une vaste terrasse, non pas sur le trottoir mais dans un parc public. Les autorités fermèrent les yeux sur la présence non autorisée d’une camionnette qui y vendait et y faisait la publicité pour l’une de ses nouvelles bières. Il faudra qu’un conseiller communal de l’opposition, par ailleurs voisin des lieux, dénonce la situation pour que la buvette mobile disparaisse subitement. Le même élu portera encore plainte contre un chantier entamé par Nicolay pour transformer un magasin de photocopies en café, toujours sans permis. Autre exemple, rue de Laeken : « le concepteur de bars le plus en vue de Bruxelles a frappé fort avec une terrasse éclairée par un héliostat placé au sommet d’un immeuble voisin » 25. Pour placer les 20 imposants miroirs qui suivent le soleil toute la journée afin d’en réfléchir la lumière vers la terrasse du Flamingo, pas besoin non plus d’attendre de permis…

L’homme, apparemment, a du mal à s’accommoder de règles qu’il considère trop contraignantes, alors que son intention consiste juste à « faire bouger les choses » 26. Il n’hésite d’ailleurs pas à annoncer dans la presse qu’il en est ainsi et pas autrement : « je vais le faire, sans demander les autorisations, sinon cela prendra des mois, ou ne mènera à rien… » 27. Et cela n’a pas l’air de déranger les autorités publiques, ce qui a de quoi faire grincer les dents notamment de cafetiers rencontrant bien plus de difficultés lorsqu’ils veulent installer trois tables sur un bout de trottoir…

Ouvrir un café, changer un quartier

Le soutien public à la petite entreprise Nicolay peut s’avérer encore plus déterminant quand il s’agit de trouver des locaux pour ouvrir ses établissements. Son aura « d’urgentiste des quartiers oubliés de Bruxelles » 28 a amené plus d’un élu ou urbaniste à lui souffler de potentielles implantations et à attirer son attention sur de nouvelles opportunités… en espérant qu’il vienne donner un précieux coup de pouce à la revitalisation du quartier visé. Outre qu’ils favorisent le tourisme, les bars de Nicolay attirent un public correspondant culturellement et sociologiquement à la nouvelle image que les pouvoirs locaux veulent donner à ces quartiers et à la population qu’ils souhaitent y voir s’installer. Pourquoi donc se passer de ce levier qui a fait ses preuves ? D’autant qu’il est fréquent que l’ouverture d’un bar de Nicolay fasse des émules et suscite l’arrivée d’autres commerces, des répliques d’esthétique similaire et s’adressant à un public semblable, facilitant ainsi le travail d’Atrium (l’agence régionale qui vise « la rénovation et la relance » 29 des quartiers commerçants) et d’autres agences favorisant le city marketing. « Cela va sans dire », Nicolay reconnaît (en contradiction avec sa propre légende) être « encouragé dans ses diverses initiatives puisqu’en règle générale, celles-ci aboutissent à une dynamisation du tissu urbain là où c’est le plus nécessaire et cela sans argent public » 30.

L’apparition de tels bars n’est donc pas étrangère à la transformation sociale d’un quartier. Elle fait même parfois partie d’une opération plus large, aux accents immobiliers plus explicites. Il arrive même à Nicolay d’investir personnellement dans l’espace public aux abords des cafés qu’il lance : il a ainsi fait planter des platanes place Saint-Géry, aménagé une petite « agora » et créé une « aubette design » près du canal, dans un quartier où il a par ailleurs « massivement investi dans l’immobilier » 31. L’achat d’un rez-de-chaussée commercial peut ainsi s’accompagner du rachat des étages supérieurs ou d’immeubles voisins, lesquels seront rénovés et remis sur le marché à destination d’un public fréquentant ces établissements. L’annonce d’appartements à louer au-dessus d’un bar situé le long du canal avait par exemple été diffusée dans les cafés de la place Saint-Géry…

Parfois, cependant, la sauce ne prend pas. Ainsi, il y a une dizaine d’années, Nicolay avait dû renoncer à occuper un rez-de-chaussée commercial vide, appartenant au CPAS de Bruxelles, place du Jardin aux Fleurs. Les habitants des étages et quelques voisins s’étant mobilisés par crainte de voir la place se transformer en un nouvel « haut lieu de la branchitude bruxelloise » 32, à l’instar de la place Saint-Géry bordée de terrasses ne désemplissant jamais, avec toutes les nuisances que cela comporte pour les voisins. Devant les habitants, Nicolay avait promis un café sans terrasse et sans bruit, mais avec concerts. Les habitants ne le crurent pas. Aujourd’hui, une boutique de mode pointue occupe le rez-de-chaussée, et une partie de l’immeuble appartient à Nicolay qui le loue en prétendus « lofts ».

Un Flamingo en terrain (presque) conquis

Une de ses réalisations les plus récentes est le Flamingo, dans le quartier Alhambra, à deux pas du KVS (théâtre flamand). Là, le même CPAS n’a pas hésité à lui confier le rez-de-chaussée d’un bâtiment acheté et rénové avec l’argent de l’assistance sociale et des subsides régionaux, aux fins d’y ouvrir l’un des plus grands bars de Bruxelles (200 places en salle et 150 en terrasse) – branché cela va sans dire.

La presse pense d’ailleurs que le Flamingo sera susceptible de « donner une impulsion suffisamment forte pour faire de la rue de Laeken un quartier plutôt branché » 33. Objectif confirmé par le président du CPAS, Yvan Mayeur, qui précise : « Nous voulons voir se dérouler ici la même chose qu’à la place Saint-Géry. Là où il y a des terrasses, il y a moins de violence » 34. « Il fallait faire quelque chose » 35 pour attirer de nouveaux habitants dans le quartier, ajoute-t-il. Et de passer de la parole aux actes : au-dessus du bar, 20 logements rénovés par le CPAS sont loués à des tarifs qui correspondent plus aux loyers du marché privé qu’aux politiques de logement social que le CPAS est censé mener 36. Qu’on en juge : un appartement 1 chambre entre 645€ et 740€, un appartement 2 chambres entre 775€ et 810€ 37

Pas étonnant dès lors que le bar ouvre au moment-même où la Ville de Bruxelles lance une opération pour interdire la prostitution dans le quartier. Au Flamingo, « Les prostituées ne seront pas les bienvenues » 38, précisait-on dès avant l’ouverture. Le CPAS a d’ailleurs tout récemment acquis un autre bar, le Tropicana, tout proche, lieu de repli des prostituées et lieu de contrôle du « business ». Il a même dû mettre le prix fort lors de la vente publique (1,25 millions d’euros) pour rafler la mise. Mais que les personnes soucieuses de la bonne gestion publique se rassurent, le CPAS annonce dès à présent que le prix d’achat sera récupéré dans le montant des futurs loyers. Et, au rez-de-chaussée, exit le Tropicana, et bienvenue à « quelque chose du genre du Flamingo », dixit Yvan Mayeur 39.

La légende du « découvreur » de lieux « abandonnés de tous » a ici particulièrement de mal à passer tant l’empilement de programmes publics tendant tous dans le sens de la « revitalisation du quartier » est important : activisme immobilier du CPAS, répression de la prostitution de rue, rénovation complète du KVS, Contrat de quartier, rénovation des espaces publics, etc… Et si la légende de Frédéric Nicolay et consorts résidait précisément dans cette capacité à prendre des risques là où il n’y en a presque pas, à investir là où l’argent public est concentré et aux mêmes fins que celui-ci ?

• Gwenaël Breës & Mathieu Van Criekingen

Extrait du dossier « Service au bar » paru dans le n°266 de « Bruxelles en mouvements », septembre-octobre 2013.




Le cauchemar du parc à thèmes permanent

Petit conte moderne et féérique.

C’était une petite ville, une vieille localité divisée en 19 petites entités, qui devint un jour région à part entière. Capitale certes, mais d’un petit pays, un royaume bâtard et compliqué qui ne la reconnaissait pas à sa juste valeur et la sous-finançait en conséquence. Serrée dans des frontières étriquées, cette ville-région était peuplée de nombreux Lilliputiens fiscalement peu rentables, consommant beaucoup d’aide sociale et laissant leurs maisons se délabrer, alors qu’elle attirait quotidiennement des centaines de milliers de travailleurs venus d’autres parties du pays où ils rentraient chaque soir pour dormir et payer leurs impôts.

Face à tant d’ingratitude et de petitesse, les élus de cette bourgade avaient fini par cultiver un profond complexe d’infériorité, qui se mua au fil du temps en esprit de revanche et en rêves de grandeur : convaincus que leur petit territoire allait finir par rayonner dans le monde entier, ils le proclamèrent capitale de tout un continent. La réalité était plus cruelle : s’ils étaient bien parvenus à y attirer les sièges d’institutions internationales, celles-ci n’y payaient pas d’impôts, leurs travailleurs bénéficiaient d’avantages fiscaux et leurs bâtiments grignotaient peu à peu le paysage. Qu’importe, la région existait désormais sur la carte du monde. Elle pouvait se targuer d’avoir les meilleures gaufres et frites du monde et d’être positionnée dans le peloton de tête des villes accueillant le plus de congrès internationaux. Proche de gravir les sommets, elle n’avait plus qu’à se montrer chaque jour plus attractive.

Génération après génération, les élus étaient plus nombreux et motivés à servir l’ambition de leur région. Certains, toujours à la pointe de la créativité et du dynamisme, y mettaient plus de zèle que d’autres. Il en allait ainsi des élus de la ville-commune qui constituait le berceau de la ville-région, portait le même nom et attirait la majorité des touristes grâce à ses sites historiques. Consciente de ses atouts, cette commune se comportait dans certains dossiers comme un petit État dans l’État. Par le passé, elle n’avait d’ailleurs jamais hésité à annexer des pans entiers de communes voisines lorsque son intérêt économique le dictait. Chantre de la modernité, elle s’était fait la spécialité d’importer des concepts de « city marketing » inventés à l’étranger et de les sous-traiter à des partenaires privés. Mais elle savait aussi combien le caractère « typique » de certains quartiers était important pour son image. L’harmonie entre modernité et tradition faisait donc l’objet d’une recherche constante et minutieuse au service du tourisme.

Un jour de l’an 2012, pourtant, ce subtil équilibre vacilla… L’Échevin du Tourisme de ladite commune avait eu une brillante idée. Il en avait souvent. Malgré son jeune âge, l’homme était parfaitement rôdé aux mécaniques du pouvoir. Il se murmurait même qu’il était une sorte de vizir de l’ombre. Mais tout entier tourné vers le futur et la prospérité, il en avait quelque peu oublié combien l’esprit et la mentalité de ses concitoyens étaient parfois étroits. Dès qu’il annonça le remplacement du traditionnel arbre de Noël par une installation électronique de 25 mètres de haut, les foudres de l’opinion publique s’abattirent sur lui. L’objet sacrilège, appelé « XMAS Tree », suscita une volée de bois vert. Les critiques les plus médiatisées s’exprimèrent au nom des valeurs chrétiennes, certains soupçonnant que l’opération visait à faire disparaître ce symbole de Noël « pour ménager les autres confessions » — entendez : « sous pression des fondamentalistes musulmans ». Une conseillère communale catholique monta au créneau : « Qu’arrivera-t-il ensuite ? La suppression des œufs de Pâques parce qu’ils se réfèrent à Pâques ? » Une pétition « Pour le respect de nos valeurs et de nos traditions » récolta l’adhésion de quelques 25.000 personnes. Le changement de nom du marché de Noël en « Plaisirs d’hiver » avait déjà échaudé l’esprit des signataires. De plus, l’affaire n’était pas isolée : au même moment, dans un grand pays laïque voisin, la décision d’une ville de rebaptiser son marché de Noël en « Parfums d’hiver » avait déclenché l’ire d’une certaine presse qui y voyait rien de moins que la capitulation de la République devant l’obscurantisme islamique. Bigre.

En d’autres occasions, l’orgueilleux Échevin aurait balayé les critiques d’un revers de la main. Il ne craignait jamais de passer en force, par exemple lorsque des habitants s’élevaient contre son projet de construction d’un nouveau méga-complexe commercial et d’affaires qu’ils jugeaient dangereux socialement, écologiquement et économiquement. Mais cette fois, l’enjeu était bien plus crucial. La réputation des « Plaisirs d’hiver » était en cause. Même les touristes cherchaient en vain le pieux sapin, qui avait été remplacé par un échafaudage de son et lumière sponsorisé par une multinationale d’électricité. Pour calmer cette tempête qu’il n’avait pas anticipée, l’Échevin argumenta sur le terrain de « l’audace » et de « l’innovation » plutôt que de s’alerter du caractère raciste de la polémique. Avec le ton solennel qu’imposait cette épineuse situation, il expliqua dans une lettre ouverte le caractère « avant-gardiste » de sa démarche : se « démarquer des autres grandes capitales », « créer le buzz », « casser notre image de ville ennuyeuse » pour mieux se « positionner comme destination de city trips ». Même le Bourgmestre dut venir à sa rescousse, affirmant avec fermeté que « rien ni personne » ne ferait modifier ce projet, mais précisant pour « apaiser les craintes » de ses concitoyens que cette sculpture métallique constituait « une ode au sapin ». La preuve ? Elle avait été achetée à « des architectes alsaciens issus de la petite ville de Guebwiller où fût inventée la tradition du sapin de Noël ».

Les élus promirent que le vrai sapin reviendrait l’année suivante. L’histoire pouvait donc s’arrêter là. Mais c’était sans compter sur d’autres ennemis de la modernité qui délièrent à leur tour leurs mauvaises langues. Pensant vivre un mauvais rêve plutôt qu’un conte de Noël, ceux-ci se demandaient s’il était vraiment nécessaire de dépenser 40.000 euros pour un conifère, même techno. Ils soulignaient que « l’oeuvre d’art », construite illégalement, avait surtout été l’occasion d’ajouter une attraction lucrative de plus (il coûtait 4 euros de la visiter) à un marché de Noël présenté comme « féérique et magique » — mais où se bousculaient des milliers de touristes entre vin chaud industriel et échoppes de souvenirs éclairées aux couleurs du sponsor producteur d’électricité.

Ces grincheux n’étaient pas que des contribuables atterrés : ils voyaient surtout dans le rutilant-sapin-éclairé-de-LED une énième manifestation lumineuse des politiques de « benchmarking », de privatisation et d’invasion publicitaire de l’espace public. Après les parades de ballons et de rollers skates, les compétitions de garçons de café et de filles en talons aiguilles, les vaches sponsorisées et autres sculptures de moules ou de choux géants, ils déploraient qu’il existe désormais une programmation événementielle pour chaque saison, une thématique pour chaque année, une couleur pour chaque quartier commerçant. Ils s’alertaient que les autorités souhaitent toujours plus d’hôtels, de bureaux, de tours, de stades, de centres commerciaux et d’événements internationaux pour attirer toujours plus de touristes, d’hommes d’affaires et d’habitants fortunés. Ils détestaient la transformation de leur ville en parc à thèmes permanent, de ses avenues en ramblas sans mer, de ses brasseries en musées, de ses cafés populaires en bars branchés, de ses rues en pistes de ski artificielles, de son canal industriel en Eldorado pour lofts design, de ses quais en plages de pacotille,…

On ignore si ces hérétiques ont été brûlés vifs sur le bûcher ou s’ils se sont réveillés de ce cauchemar. Dans tous les cas, la suite de l’histoire reste à écrire, heureusement…

• Gwenaël Breës

Article paru dans le n°5 de « Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente ».




Réapproprier les espaces publics : pour mieux dominer ?

La revendication d’une « réappropriation de l’espace public », initialement portée par des associations et des collectifs d’habitants, fait désormais partie des lieux communs du discours politique, urbanistique et médiatique. Elle fait clairement écho à l’appel lancé par Henri Lefebvre à la « réappropriation de la vie urbaine ». Mais parle-t-on bien de la même chose ? 

Pour Lefebvre, le droit à la ville ne sera réalisé tant que les citadins – le peuple – ne se réapproprieront une qualité essentielle de la vie en ville : la centralité urbaine. Certes, cette condition n’est pas en soi suffisante pour qu’advienne le droit à la ville, mais elle est nécessaire, et, plus encore, stratégique. Suivons un instant son raisonnement : « chaque grand type de société a eu son type de ville » et « chaque type urbain a proposé et réalisé une centralité spécifique » : l’agora des grecs, le forum romain, la place de marché médiévale, le centre de consommation de la ville capitaliste, dès le 19e siècle, le centre de décision de la ville néo-capitaliste, au 20e siècle. Ce panorama, esquissé à la fin des années 1960, doit aujourd’hui être complété par le centre en voie de gentrification de la ville néolibérale. Mais le propos historique de Lefebvre ne se veut pas descriptif. C’est la nécessité politique pour toute réforme urbaine de produire sa propre centralité qu’il veut mettre en exergue. La Commune de Paris de 1871 lui offre son modèle en la matière, sa référence historique essentielle. Il l’interprète sans détours, comme « le retour en force vers le centre urbain des ouvriers rejetés vers les faubourgs et les périphéries, leur reconquête de la ville, ce bien entre les biens, cette valeur, cette oeuvre, qui leur avaient été arrachées ». Nouvelle société, nouvelle ville, nouvelle centralité – plus libre, plus égalitaire, socialement plus réussie.

A Bruxelles, historiquement, c’est au centre de la ville que l’on trouve les quartiers d’habitat populaire, pas dans des villes nouvelles ou des grands ensembles en périphérie. Le cas de Bruxelles est dont précisément là pour infirmer les interprétations béates (ou habilement détournées) du droit à la ville : la proximité du centreville des populations les moins bien positionnées dans les rapports sociaux n’est pas du tout une condition suffisante d’émancipation. Prétendre régler les questions sociales en ne traitant que les formes urbaines revient à prétendre que l’amélioration des lieux centraux – leur « revitalisation », comme on dit à Bruxelles – mènerait automatiquement à l’amélioration des perspectives d’existence des gens qui y habitent ou en font usage. Plus pernicieusement, cet amalgame mène à dé-politiser le débat sur l’aménagement des territoires de la ville. Or, politique, ce débat l’est profondément.

Les valeurs des espaces publics   

C’est pourtant sur cette voie dé-politisante qu’une série d’initiatives bruxelloises récentes paraissent s’être engagées. Aussi prétendument audacieuses que généreusement médiatisées, celles-ci portent haut et clair un discours sur la « réappropriation de l’espace public » à Bruxelles, au centre de la ville en particulier.

Picnic the streets, par exemple. Pour l’un des instigateurs de l’événement, philosophe lui aussi, s’exprimant au lendemain de la première édition de l’événement dans une lettre ouverte au Bourgmestre de Bruxelles, « ce fut un moment magique pour notre ville ». Qui est ce « nous » ? Le même qui aurait répondu à un appel, disons, à l’occupation de tous les bâtiments vides, publics et privés, par les mal- ou les pas-du-tout-logés ? « Notre ville, capitale de l’Europe, se doit de montrer le chemin ». Qui décide du « chemin » ? Ne pas nommer qui parle, ne pas dire d’où « on » parle, comme si « nous = tous », est une première condition de dé-politisation.

Certes, penser que les voitures occupent une place trop importante à Bruxelles, en mouvement comme à l’arrêt, est un constat empiriquement fondé. Mais ces faits empiriques ne décrivent pas pour autant un monde enchanté où les rapports sociaux auraient disparu, où les politiques sur la ville ne seraient inspirées par aucune stratégie. Le PRAS démographique n’est-il pas là, précisément, pour rappeler qu’un cortège d’arguments empiriques prépare bien souvent une cause – ici, en l’occurrence, « mettre en valeur » et « optimaliser » ce que le pouvoir régional considère désormais comme sa principale « ressource » : le territoire, celui de la « zone du canal » en particulier ?

Ce projet passe notamment par la « revalorisation » des espaces publics. Le temps semble révolu où les classes dominantes pensaient le centre de la ville en termes monofonctionnels et l’aménageaient en conséquence, c’est-à-dire, en centre des (de leurs) affaires, généreusement dotés d’accès routiers le reliant à des quartiers résidentiels exclusifs et excentrés, mis au vert. Aujourd’hui, l’heure est au réinvestissement multifonctionnel du centre et à sa montée en gamme sociale et symbolique – un lieu to live, work and play, comme disent les promoteurs. Ceci appelle à valoriser une toute autre conception des espaces publics au centre-ville : esthétiques, propres, animés, confortables, sécurisés, contrôlables,… mais sans pour autant sacrifier complètement la fluidification du trafic motorisé individuel.

Les appels à la « remise en valeur » des espaces publics de centre-ville, en mode picnic du dimanche ou terrasses branchées, architectures « de qualité » ou apéros à la plage, sont devenus une constante des politiques contemporaines dites de « renaissance urbaine ». L’enjeu est désormais de fixer les termes concrets de cette « valeur » : valeur d’usage pour le repos, le jeu, la discussion et le débat,… ou valeur foncière pour la consommation et la spéculation ? Valeur esthétique pour l’habitant ou d’image de marque pour le client (et l’architecte) ?

Des réappropriations bien encadrées   

Les initiatives récentes de « réappropriation de l’espace public » à Bruxelles s’inscrivent aussi dans une histoire. Depuis une dizaine d’années, on assiste en effet à la multiplication de formes de réappropriation très peu spontanées, initiées tantôt par le privé, tantôt par le public mais toujours soutenues par des autorités territoriales.

En 2002, c’est la société immobilière Robelco (promoteur de Tour & Taxis) qui en a donné le coup d’envoi en lançant Art on Cows, une exposition à grande échelle où des dizaines de vaches en plastique sponsorisées furent disposées dans les rues de Bruxelles-Ville avec la bénédiction de la Commune. Les mammifères en toc ayant été légèrement écornés par des passants, un esclandre politico-médiatique ne tarda pas à éclater contre les vandales qui démontraient ainsi ne rien comprendre à l’art. Le promoteur remit néanmoins le couvert deux ans plus tard avec la Horse Parade, cette fois dans des espaces nettement plus ciblés comme le Cinquantenaire, surveillés par des agences de gardiennage privées.

En 2007, c’est un autre promoteur immobilier, ProWinko, qui après concertation avec la commune d’Ixelles et la Région bruxelloise, commanda l’installation de Cityscape. Avec un double objectif : animer le chancre de l’avenue de la Toison d’Or en attente d’un plan puis d’un permis d’urbanisme pour y construire un complexe commercial, et « ramener notre capitale sur la carte des endroits phares de l’événementiel d’art contemporain d’extérieur ». La sculpture fut démontée deux ans plus tard, mais « l’esprit » de Cityscape lui survécut, une ASBL parapublique ayant obtenu du promoteur le droit « d’animer l’espace ». Depuis, différentes animations s’y succèdent : récemment, y trônait un showroom en plein air pour une marque de voiture…

On est donc bien loin d’une conception de l’espace public comme espace pluriel, d’expérimentation, de critique, d’expression des différences… La tendance n’est pas à l’apparition d’espaces d’affichage libre ou de bancs publics, ni même à la tolérance des rassemblements spontanés. Au contraire, espaces publicitaires et caméras de surveillance pullulent, tandis que nombre de parcs sont fermés dès la tombée de la nuit et que tout nouvel espace de sport en plein air est grillagé et accessible à des horaires bien précis. En mai dernier, Etterbeek adoptait même un règlement limitant à quatre le nombre de mendiants dans certaines rues de la commune. Le droit de se rassembler dans l’espace public, pour des raisons festives ou pour manifester des opinions, n’est pas donné à tout le monde ni en toute circonstance ; il est sans cesse sujet à des exceptions et des limitations, le plus souvent pour des motifs de maintien de l’ordre ou de tranquillité du voisinage. A Ixelles, on se rappelle que le réaménagement de la place Flagey entamé en 2002 avait donné lieu à un débat et à de grandes déclarations sur l’importance de la participation citoyenne, une mobilisation inattendue ayant forcé les pouvoirs publics à organiser un concours d’architecture qu’ils ne souhaitaient pas au départ. Mais une fois la place rouverte en 2008, toute forme de participation fut immédiatement exclue en ce qui concerne la programmation d’activités sur la place. Incapable d’envisager le partage de cette prérogative avec de simples habitants, la Commune privilégia dans un premier temps un partenariat avec les gestionnaires de l’ancienne Maison de la Radio qui voyaient alors la place comme leur « sixième salle ». Aujourd’hui, finie la musique : il semble plus facile d’obtenir l’autorisation d’occuper la place Flagey pour un événement publicitaire (par exemple le showroom d’une marque d’électro-ménager ou la fête privée d’une société multinationale d’audit) que pour une activité culturelle…

A Bruxelles de nos jours, coller une affiche en rue, un autocollant, ou dessiner sur un mur sont des actes passibles d’une forte amende ; distribuer un tract un tant soit peu politique est susceptible d’une confiscation des imprimés ou d’une arrestation administrative. Mais diffuser des dépliants publicitaires est toléré à tout coin de rue. Dans cette logique, il n’est pas étonnant de constater que certaines formes purement événementielles de « réappropriation », que leur accès soit gratuit (Bruxelles-les-Bains, Apéros urbains,…) ou payant (la piste de ski du Mont-des-Arts, le Brussels Summer Festival,…), n’hésitent pas parfois à clôturer l’espace public et à toujours donner davantage de place à la publicité, par le biais du sponsoring, du mécénat, ou du partenariat public-privé.

Si ces événements marquent bien une forme de « réappropriation de l’espace public » (et de ressources publiques), c’est en grande partie au profit d’entrepreneurs privés, de publicitaires et de marques. Une caractéristique est en effet qu’elles misent moins sur une multiplicité d’acteurs collectifs ayant un ancrage local (comités de quartiers, associations, lieux culturels,…) que sur l’action d’entrepreneurs privés. Parfois très médiatisés, ceux-ci se parent de vertus diverses et d’arguments culturels et citoyens suffisamment vagues et lisses pour ne fâcher personne, et se voient ainsi institués en partenaires incontournables des politiques urbaines. Carl de Moncharline en est un édifiant exemple. Cet ancien patron de boîte de nuit brimé par une précédente majorité politique à Bruxelles-Ville, s’est juré « de rehausser le niveau de Bruxelles par rapport aux autres capitales européennes ». Jamais à cours d’idées, surtout celles des autres, il s’est fait le chantre de « l’innovation » en se spécialisant dans l’importation de concepts de marketing urbain nés à l’étranger. Certains pouvoirs publics manifestement à cours d’idées font régulièrement appel à ses services pour appliquer, à Bruxelles et en Wallonie, des recettes réchauffées qu’ils auraient pu facilement trouver par eux-mêmes. Bruxelles-les-Bains et la Nuit blanche ? C’est lui qui aurait soufflé ces idées, venues de Paris, au bourgmestre de Bruxelles. Louise High Heels ? C’est lui qui a lancé la version bruxelloise de cette compétition, soutenue notamment par la Région bruxelloise et par la RTBF, où 200 femmes courent 100 mètres en hauts talons sur l’avenue la plus chic de Bruxelles pour gagner quelques cadeaux. Le Balloon’s Day Parade ? Cette marche importée des Etats-Unis, théoriquement adressée aux publics populaires et où défilent de grands ballons représentant des personnages de BD, c’est encore lui… La Fête des voisins, alias Immeubles en fête, la Roller Parade, la Fiesta Latina, l’Art Truc Troc, les Brussels Fashion Days,… ? Toujours lui. La plupart de ces opérations, organisées par sa société de production « spécialisée dans des événements de grande dimension avec une prédilection pour des projets urbains investissant l’espace public », sont très largement sponsorisées par le privé et néanmoins supportées par les pouvoirs publics. Une situation qui pose, entre autres, la question de l’égalité d’accès à l’espace et aux moyens publics ainsi que celle de la frontière entre intérêt public et intérêts particuliers.

Autoriser, encourager, initier, financer, refuser,… on peut bien parler de politiques publiques. De la part des autorités, celles-ci révèlent une ambition de contrôle, d’instrumentalisation et de pacification située aux antipodes des idéaux qui animaient la revendication initiale d’une réappropriation de l’espace public pour et par l’habitant. Lefebvre nous avait prévenu : on ne peut décidément rien penser des questions urbaines, d’aménagement des espaces publics comme de rénovation des quartiers par exemple, en fermant les yeux sur les rapports de pouvoir, ici et maintenant.

• Mathieu Van Criekingen & Gwenaël Breës

Article paru dans le n°259-260 de « Bruxelles en mouvements » consacré au « droit à la ville ».




Multiplex, lies & video games

Dans l’éditorial de son précédent programme, le Nova manifestait son soutien au Cinéma Arenberg face à la menace de son éviction. Aujourd’hui, malgré une pétition qui a recueilli plus de 36.000 signataires, l’Arenberg devra vraisemblablement fermer d’ici la fin de l’année. Même si les jeux semblent faits, il paraît important de revenir sur cette saga.

A quoi avons-nous assisté ces derniers mois ? Non pas à la naissance d’un projet de cinéma cherchant une complémentarité avec les salles bruxelloises existantes. Mais à une sorte d’OPA hostile orchestrée par un consortium privé, créé de toutes pièces pour l’occasion et dont l’ambition a été dès le départ de mettre fin à l’Arenberg. Leur enjeu ? « Moderniser » ce cinéma, en éjecter l’équipe… tout en tentant de capturer certains pans de sa programmation, son public et ses subsides !

Les actionnaires de ce projet franco-belge intitulé « Galeries » (et dont fait partie la société propriétaire de la salle) ont exprimé publiquement leur « gratitude » à l’Arenberg pour la qualité de la programmation menée depuis près de 25 ans. En pratique, ils ont pourtant tout fait pour que l’équipe évincée n’ait aucune possibilité de retomber sur ses pieds. Leur seul mérite est d’avoir fait preuve d’une habilité juridique manifeste, de certaines relations politiques et d’une incontestable capacité à communiquer. Les efforts déployés pour justifier l’éviction de l’Arenberg ont ainsi joué sur une argumentation fluctuante mais toujours en véhiculant un discours qui, si on n’y prend garde, pourrait créer de dangereux précédents.

La fin des salles de cinéma ?

Ainsi, les attaques sur le « manque de vision » de l’Arenberg ont porté l’idée qu’en dehors d’une ouverture aux « arts numériques », il n’y aurait point de salut pour les salles de cinéma. Nos experts en marketing se sont toutefois bien gardé de préciser où se situe la frontière entre « cultures » et « produits culturels » dans leur vision de la nébuleuse digitale.

Par ailleurs, c’est la baisse de fréquentation de l’Arenberg qui a été ciblée. Démagogiquement. Car comment ignorer l’érosion généralisée du public face à la diversification des moyens de diffusion (films à la demande, télévision, DVD, téléchargement en ligne…) ? Une situation à laquelle sont confrontés tous les cinémas d’art et essai, et qui rend leur survie encore plus improbable sans un soutien accru des pouvoirs publics.

Il fut un temps pas si lointain où le cinéma était exclusivement considéré comme un secteur marchand devant générer sa propre rentabilité. En Belgique, c’est assez récemment qu’ont été initiées des politiques de soutien aux salles d’art et essai. Mais elles restent largement sous-financées et sans réelles cohérences. Or, si l’on considère important de maintenir l’existence des salles obscures ˗ parce qu’elles permettent à l’art cinématographique de rester une expérience collective qui se partage sur grand écran ˗, un soutien significatif et très rapide des pouvoirs publics est indispensable. Surtout pour les salles dont l’économie est aujourd’hui la plus précaire, celles qui privilégient une approche non industrielle et la découverte d’une diversité de films parfois artisanaux, fragiles et non soumis au formatage marchand… Mais pour ce faire, il faut absolument remettre en question la hiérarchie entre disciplines instaurée et bien ancrée dans les politiques culturelles en Belgique : celle qui permet de reprocher à un cinéma de n’être pas suffisamment rentable, alors que la même exigence ne serait jamais adressée à un théâtre ou à une compagnie de danse.

En ce sens, le silence des politiques sur les mésaventures de l’Arenberg et leur position ambiguë envers le projet « Galeries » sont des signaux inquiétants. Ils s’inscrivent dans une tendance plus large des pouvoirs publics à se défaire de leurs missions de base, se distanciant de la philosophie des associations sans but lucratif pour lui préférer un modèle économique qui favorise l’implication du secteur privé, c’est-à-dire de capitaux dont l’objectif premier est d’engranger des dividendes. Et c’est bien de cela dont il s’agit ici, les principaux actionnaires de « Galeries » étant des sociétés françaises expertes en « culture stratégique », en « business development » et en jeux vidéo. Après avoir fait main basse sur l’Arenberg, ces entrepreneurs ont pour objectif d’y transplanter leur modèle économique : celui de « l’ingénierie culturelle » et du partenariat public-privé.

De l’art du copié-collé…

Au Nova, on pense que la fin ne justifie pas les moyens. On ne peut donc que réprouver les procédés utilisés par les « Galeries ». On se permet également d’être sceptiques sur les réelles intentions de ce projet. Etre vigilants, c’est jouer notre rôle élémentaire d’éducation permanente. On préfère ainsi juger le futur « pôle cinéma et arts numériques » sur pièces, lorsqu’il ne sera plus seulement un objet de communication.

Cette affaire est en effet symptomatique d’une époque dominée par les techniques de communication de masse, où les slogans et concepts creux l’emportent souvent sur l’analyse des faits. Les agences de communications mobilisées par « Galeries » ont parfaitement su « ringardiser » leur adversaire et vendre leur projet, tantôt à la sauce de la culture populaire et de l’éducation permanente, tantôt sous l’angle de la culture d’élite et du marketing urbain. L’aisance avec laquelle ces grands manitous de la comm’ ont annoncé une surenchère d’activités en tous genres (matinées scolaires au « créative store », « terrain de jeux », cafés pédagogiques, application wi-fi, « film + lunch », master classes, bar de nuit, cinéma belge, nouvelles technologies, édition d’un magazine, ateliers enfants, événements, débats, films d’art, festivals, avant-premières, séances nocturnes, films de genres, cycles thématiques, rétrospectives, expos, résidences, etc.) n’a d’égal que l’absence d’interrogations dans le chef de la presse et des pouvoirs publics. Dans une belle unanimité, ceux-ci ne semblent pas se poser de questions sur le sens de ce grand copié-collé, ni sur la faisabilité d’un tel patchwork de promesses, ni même sur ce qui va réellement en rester à l’usage.

Au contraire, la presse n’a fait preuve d’aucun esprit critique et n’a pas joué son rôle de mise en contexte et d’investigation. Elle s’est contentée de relayer sans réflexion le message artificiel de professionnels du merchandising. La conférence de presse de lancement de « Galeries » était très éloquente à cet égard : pas un journaliste n’y a posé une seule question…

• Éditorial du programme n°127 du Cinéma Nova




Plouf

Plouf, un pavé dans le canal ! Un journal caustique conçu collectivement et publié par Inter-Environnement Bruxelles pour penser la ville autrement et résister avec humour aux assauts de la spéculation immobilière à Bruxelles.

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Lire les articles sur le site d’Inter-Environnement Bruxelles :

 




L’Arenberg menacé par la «culture 2.0»

Étrange paradoxe. Au moment même où le Nova fêtera ses 15 ans d’existence, le Cinéma Arenberg devra définitivement fermer ses portes. C’est du moins la menace très précise qui pèse sur lui.

On se souvient que ce cinéma avait repris à la fin des années 70 la salle du n°3 rue d’Arenberg, vouée depuis longtemps déjà à l’art et essai. En 1987, la KredietBank l’en avait chassé pour agrandir ses bureaux… ce qu’elle ne fit d’ailleurs jamais, préférant finalement construire une sorte de château fort des temps modernes le long du canal, près de la place Sainctelette. En 1997, après 10 années passées à servir d’entrepôt de vieux meubles, le n°3 de la rue d’Arenberg retrouvait heureusement la lumière des projecteurs, avec l’ouverture d’un nouveau cinéma : le Nova était né. Mais ça, c’est une autre histoire…

Le Cinéma Arenberg, lui, avait entretemps trouvé refuge dans les Galeries de la Reine. Depuis lors, il continue coûte que coûte à y programmer des films d’auteurs et à défendre une vision culturelle du cinéma. Une programmation à laquelle on peut parfois reprocher un certain manque d’audace mais qui est aujourd’hui unique à Bruxelles. Depuis plusieurs années, son équipe alerte les pouvoirs publics sur les difficultés qu’elle rencontre. Les réalités de la distribution cinématographique en Belgique étant ce qu’elles sont, l’Arenberg n’a vu qu’une seule issue pour maintenir son activité : augmenter le nombre de ses salles, afin de pouvoir programmer davantage de films et d’en maintenir certains plus longtemps à l’affiche. Après moult rebondissements, un premier projet d’agrandissement du cinéma tomba à l’eau. Aujourd’hui, l’équipe de l’Arenberg espère voir aboutir la construction d’un complexe sur le site des anciennes brasseries Wielemans-Ceuppens à Forest. Mais ce projet est encore hypothétique et n’enlève rien à l’intérêt de garder un tel cinéma dans le centre-ville.

Or voilà que la Société des Galeries Royales Saint-Hubert, propriétaire de la salle, a récemment annoncé qu’elle ne renouvellerait pas son bail. Pour quelle raison ? L’Arenberg est en retard de paiement de loyers. Mais surtout, c’est « son manque de vision pour le futur » qui lui est reproché. Il paraît que l’arrivée de Finasucre (groupe appartenant à la famille Lippens, l’une des plus riches de Belgique, active notamment dans la finance, l’immobilier, le sucre et la politique) dans l’actionnariat de la Société des Galeries ne serait pas étrangère à cette décision. L’idée est de « redynamiser » l’Arenberg. Pour ce faire, un curieux consortium entre un producteur spécialisé dans les films d’exploration du monde, l’ancien échevin de la culture de Bruxelles-Ville Henri Simons, deux petits capitaines d’entreprises français et un yuppie des jeux vidéos, a été réunit pour lancer un projet « plus moderne » dans l’Arenberg et d’autres espaces des Galeries. Cette fine équipe, aidée de communicants habitués à servir des grands capitaux et des pouvoirs publics français, veut nous convaincre que l’Arenberg serait devenu résolument ringard, alors que leur « projet culturel 2.0 » serait porteur d’une vision plus « jeune », « attractive » et tournée vers l’avenir. Leur plan comm’ annonce la continuation du travail culturel et pédagogique mené actuellement (en piquant au passage certaines activités de l’Arenberg, peut-être son nom, si possible son public, et surtout ses subsides publics), tout en « l’augmentant » pour en faire un « pôle » mélangeant cinéma, arts numériques, 3D, films à la demande, jeux vidéo et wi-fi, le tout flanqué d’un « concept store »…

Alors, bientôt à Bruxelles un endroit où l’on pourra voir un Dardenne en 3D, un Kaurismaki en cinéma virtuel transmis par wi-fi, tout en twittant ou en achetant la dernière Play Station, avant d’aller se faire une petite partie de Wii ? C’est étrange, on a du mal à croire une seule seconde dans les promesses culturelles et cinématographiques de ce projet. Quant à sa dimension économique, on imagine bien que ces experts en marketing et dans l’air du temps ont quelques capitaux en réserve. Mais si on était mauvaise langue on rappellerait l’aventure pour le moins furtive du « Cyber Théâtre Avenue », dont le projet de théâtre numérique dura à peine quelques mois. L’une des principales différences entre ces deux projets n’est pas des moindres, elle est éthique : le Cyber Théâtre voulait faire revivre une ancienne salle de cinéma à l’abandon… il ne menaçait pas l’existence d’un cinéma en activité.

Au Nova, il nous est arrivé d’être critiques par rapport à la programmation ou à la gestion de l’Arenberg. Par ailleurs, nous nous souviendrons toujours qu’à nos débuts nous avons pu compter sur un soutien important de la Société des Galeries Saint-Hubert et d’Henri Simons, qui était alors Échevin de la culture. Mais à nos yeux, aujourd’hui, il n’y a pas photo : le projet qu’ils défendent est hasardeux et favorise l’uniformisation et la marchandisation culturelle. L’Arenberg doit être soutenu et non exclu. Lui reprocher un prétendu « manque de vision pour le futur » est un bien mauvais argument. Revendiquer la transformation d’un cinéma au motif qu’il ne diffuse « que » des films, cela revient à vouloir fermer tous les cinémas de la ville. S’il existe vraiment à Bruxelles un besoin de nouveaux lieux s’intéressant plus spécifiquement aux arts numériques, il n’y a aucune raison de le faire aux dépens d’une salle dédiée au cinéma, d’une équipe qui a fait ses preuves, d’un patrimoine et d’une histoire de plus de 30 ans.

• Éditorial du programme n°126 du Cinéma Nova




La bataille du canal

Bruxelles a un canal et donc des quais. Ceux-ci ont contribué durant des décennies au développement économique et social de Bruxelles, et constituent encore un réservoir d’emplois pour des milliers de Bruxellois.

Mais le canal et ses abords suscitent aujourd’hui un regain d’intérêt. Aveuglés par l’appât du gain, certains pouvoirs publics et investisseurs privés prétendent « réhabiliter » cette partie de Bruxelles perçue comme un nouvel Eldorado. Il s’agit de transformer le canal en marina, ses rives populaires en lieux de villégiature pour nantis, ses bâtiments industriels en lofts, ses péniches en bateaux de plaisance et les œufs de lompe en caviar…
Mêlant le ton de l’humour noir à celui d’un faux reportage de propagande, « La bataille du canal » nous présente quelques-uns de ces projets pharaoniques.

Un film de Gwenaël Breës, Philippe Branckaert, Axel Claes, Alice Riou et Claire Scohier pour le PleinOPENair 2011.


• La bataille du canal | 20 minutes




I Love EU

Court métrage sur les incidences pour les Bruxellois de l’implantation des institutions européennes à Bruxelles (et plus spécifiquement pour les voisins du Parlement européen). Un petit cauchemar sécuritaire…

Réalisé Par Gwenaël Breës, Axel Claes, Mathieu Haessler et Claire Scohier dans le cadre du PleinOPENair 2010.


• I Love EU | 10 minutes




Neerpede, Tour & Taxis et Gare de l’Ouest

Trois courts métrages sur des lieux et quartiers de Bruxelles en proie à un nouveau développement urbanistique : Neerpede, Tour & Taxis et Gare de l’Ouest.

Réalisés par Gwenaël Breës, Axel Claes, Kodjo Degbey, Dominik Guth et Mathieu Haessler dans le cadre du PleinOPENair 2008 .


• La gare de l’Ouest | 10 minutes

• Tour & Taxis | 9 minutes

• Neerpede | 11 minutes



La Cité perdue

Création sonore de Radio Panik | 2006-2007 | Montage: Gwenaël Breës | Mixage: Irvic D’Olivier | En coproduction avec l’Atelier de Création Sonore Radiophonique | Avec la collaboration de Bruxelles Nous Appartient – Brussel behoort ons toe, Plus Tôt Te Laat, et les archives de la RTBF | Avec le soutien du Fonds d’Aide à la Création Radiophonique de la Communauté française de Belgique.

Un quartier populaire « assaini » pour faire place a  une zone de bureaux. Un projet qui met 50 ans a  se réaliser… le temps d’entrer en désuétude. Un chantier qui dure 25 ans, pour construire des bâtiments occupés pendant 20 ans. Une cafétaria où l’on peut asseoir plus de gens qu’à Forest-National. Des couloirs de 300 mètres de long. Un jardin moderniste rebaptisé « Parc Paradis » par ses usagers les plus assidus. Une esplanade où le vent souffle si fort qu’il devient prétexte a  la construction de nouveaux immeubles. Un Etat qui se détrousse lui-même au profit de promoteurs privés. Une Cité administrative sans fonctionnaires. Une jonction ferroviaire qui ne cesse de donner lieu a  des projets mégalomaniaques tout au long de son trajet. Un bout de ville réaménagé cycliquement. Une mémoire qui s’étiole. Une histoire qui se répète…

De la Porte de Schaerbeek d’autrefois au grand chancre d’aujourd’hui, de l’Etat centralisé a  la Belgique fédéralisée, l’histoire de la Cité administrative est comme ses proportions : hors normes. C’est cette tranche de l’urbanisme bruxellois que conte ce documentaire en deux parties, à travers une déambulation à plusieurs voix dans les entrailles de la Cité…

Partie #1: Histoire d’une utopie d’Etat | 59 minutes
Avec les voix de: Thierry Decuypere, Caroline Deman, Jean Demannez, Irvic d’Olivier, David Jamar, Michel Jaspers, Tamara Joukovsky, Fabrice Kada, Frederik Leers, Aymeric Lehembre, Vincent Matyn, Benoit Moritz, Luc Schuiten, Carine Thibaut, Nicolas Torres, Guido Vanderhulst, des fonctionnaires de la Cité administrative, des habitants du quartier des Bas-Fonds, des usagers du Parc Paradis…
La Cité perdue (Partie #1: Histoire d’une utopie d’Etat)

Partie #2: Le tour du propriétaire | 60 minutes
Avec les voix de : André, Gwenaël Breës, Antoine Crahay, Thierry Decuypere, Caroline Deman, Michel Jaspers, Frederik Leers, Tamara Joukovsky, Vincent Querton, François Robert, Luc Schuiten, Henri Simons, Nicolas Torres, des fonctionnaires de la Cité administrative…
La Cité perdue (Partie #2: Le tour du propriétaire)




MapRAC

MapRAC était un week-end de réflexion du 19 au 21 mars 2004 visant à stimuler le débat public (inexistant) autour de la reconversion du site de la Cité Administrative et d’apporter une réflexion constructive sur la ville. Les organisateurs (City Mine(d), diSturb, Bureau Vers plus de bien être et Gwenaël Breës) tentaient par là de générer un dynamisme d’action et de réflexion quant aux enjeux que ce site représente, de proposer des alternatives au cours actuel des évènements.

L’objectif du week-end était d’aboutir à un document graphique permettant à la fois de synthétiser la situation de la Cité Administrative actuellement et de proposer une série de pistes d’utilisation du site à courts et longs termes. La volonté est de diffuser largement ce document dans le but de conscientiser à la fois les Bruxellois et les décideurs politiques.

Le projet fut baptisé MapRAC : Map en référence à la carte, résultat graphique synthétique ambitionné à l’origine du projet mais aussi en référence au projet barcelonais MAPAS1 ayant inspiré la méthodologie de travail du week-end. RAC sont les initiales pour Rijks Administratief Centrum.

Le week-end a rassemblé plus ou moins 150 personnes concernées par le devenir de ce site en particulier et de la Ville en général, tant des architectes que des urbanistes, des sociologues, des historiens, des géographes, des artistes, autant gens de terrains que théoriciens, issus du milieu associatif ou académique, …

Le week-end s’est déroulé en deux phases, la première consacrée à l’état des lieux du site selon 5 axes/ateliers thématiques (architecture, procédure, mobilité, urbanisme, sociologie).

La seconde s’est basée sur ces constats afin d’entamer la construction d’une série de visions alternatives du site d’une part à court et d’autre part à long terme.

Durant ce week-end, les questions suivantes ont entre autres été soulevées : La question de la mixité des fonctions : dans la mesure où le logement, les équipements et les bureaux ont des cycles de vie différents, la mixité des fonctions a l’avantage de préserver le site d’un abandon total et simultané tous les 20 ans. Sera-t-elle garantie dans les nouveaux projets ? La question du patrimoine, et plus particulièrement du patrimoine moderniste auquel appartient la Cité : Faut-il préserver ce patrimoine ou, comme c’est la tendance actuellement, l’effacer et reconstruire ?

La question de la mobilité, centrale dans la perspective du réaménagement de ce nœud où se superposent de nombreux axes de transports mais dont l’accessibilité n’est paradoxalement pas excellente. La question enfin d’une possible utilisation du site à court terme, des risques et conséquences possibles.

La publication

La synthèse des différents ateliers a été publié à 10.000 exemplaires sous forme d’un journal cartographique et d’un site web. La structure du journal reflète le week-end : la première partie regroupe les synthèses des ateliers « état des lieux », la seconde reprend les visions à court et long terme. Il s’agit donc de la trace d’un travail collectif, finalisé par les différents responsables d’atelier et les graphistes engagés dans la réflexion depuis le début.

Plusieurs projets concrets ont suivi les réflexions produites lors de ce WE entre autres le Festival PleinOPENair qui a expérimenté de nouveaux usages du site la Cité Administrative durant l’été 2004.

Visiter le site et télécharger le journal en pdf.

maprac




AlterEcows

Une balade radiophonique en deux épisodes dans le grand parc à thèmes bruxellois et dans l’univers du “city marketing”.

Une production de Radio Campus | Avec la participation de Gwenaël Breës, Axel Claes, Nicolas Torres Correia, Irvic D’Olivier, Bendy Glu, Bernard Mulliez, Mercedes Suyapa, Olivier Taymans, Emmanuel Tête, Nicolas Willems… | 2 x 60 minutes | 2003

Elles sont 187 à avoir envahi les trottoirs bruxellois, investi les médias et l’esprit des journalistes, distrait les hommes politiques et les services de sécurité, nourri financièrement les boîtes de communication et les promoteurs immobilier… Comme d’autres villes de la planète, Bruxelles a été victime de hordes de vaches en polyester.

Deux émissions spéciales d’AlterEcho consacrées à l’opération “Art, Fun and Charity”. Au travers de concepts immobiliers comme les “bussiness-parks”, de nouvelles formes “d’art” et de “mécénat d’entreprise”, une balade radiophonique en deux épisodes dans le grand parc à thèmes bruxellois et dans l’univers du “city marketing”.

Episode #1
AltereCows #1 posté par meuuh

Episode #2
AltereCows #2 posté par meuuuh




La Grande Parade médiatique

Précédée par un troupeau de journalistes qui l’a annoncée pendant des mois comme l’événement bruxellois de l’été, l’exposition Art on Cows a bénéficié d’un marketing savamment orchestré. Cette « Cow Parade » bruxelloise a ainsi entraîné les médias dans un élan d’enthousiasme infantile et quasi-unanime. Jusqu’au ridicule…

Les vaches sont funs, chouettes, sympas ou vachement belles, c’est selon les articles. Elles animent l’espace public. Les Bruxellois les aiment. En plus, elles sont « sociales » et « bienfaisantes ». C’est donc une belle idée, rafraîchissante, drôle et utile, commente par exemple « Télémoustique ». Et puisque tout le monde semble y trouver son compte, à quoi bon entrer dans d’inutiles polémiques sur la privatisation de l’espace public ou encore sur la place du marketing dans la vie artistique…? Au sujet d’Art on Cows, quasiment aucun journaliste n’a donc soulevé la moindre question sur la réelle nature artistique, caritative ou sociale de l’événement. Au contraire: le language médiati-cow a transformé sans vergogne les sponsors (patrons, selon les plaquettes apposées aux pieds des vaches) en mécènes, et a utilisé les artistes comme des faire-valoir, à peu près jamais sollicités pour s’exprimer sur ce qui était pourtant présenté comme leurs oeuvres. Dans la ferveur médiatique et la torpeur de l’été, même les journaux spécialisés ne se sont pas attardés à chercher des poux dans le pelage bovin. Dans l’abondante lecture que nous avons avalé pour vous, seul un petit encart de l’hebdo « Zone 02 » s’interrogeait sur la dimension prétendument artistique du projet, comparant la vache-à-peindre-pour-artiste à un croquis-à-colorier-pour-enfant. Quant aux critiques, elles ont été présentées dès le début comme marginales et émanant de quelques intellectuels sans doute trop sérieux pour être sensibles à la fraîcheur de cette initiative qui montre que l’on a de l’humour en Belgique. La couverture médiatique fut donc à la hauteur des attentes de ses organisateurs. Maximale. Les rédactions s’emparèrent du sujet comme un seul homme: il fut question des vaches dans les rubriques culturelles comme régionales, de société comme de mode… Seuls la météo et les mots-croisés furent épargnés.

Comme subjuguée, la presse réserva ce traitement élogieux dès les balbutiements du projet. Mais il y eut ensuite sa concrétisation, la confection des vaches, l’inauguration de la plus grande exposition à ciel ouvert d’Europe et on ne dénombre plus les articles sur la vache de tel sponsor, l’audace de tel artiste, l’originalité de tel produit de merchandising dérivé, etc… Sur le site d’Art on Cows, une revue de presse sélective répertorie ainsi plusieurs dizaines d’articles parus avant même qu’une seule vache ait posé ses pattes en rue! Tout ça n’est pas trop étonnant, quand on sait que les organisateurs viennent du monde de la communication et de « boîtes d’events » qui ont de nombreux médias pour clients. Et le fait que certains de ces médias aient financé leur propre vache n’a évidemment rien gâté; ceux-ci dédiant au projet un retentissement phénoménal, à travers leurs différentes rubriques et suppléments.

« Tout le monde aime les vaches »…

Bref, tout le monde semblait content…Les médias tout d’abord, qui se demandaient jusque-là quel sujet allait bien pouvoir les occuper, à part les traditionnels châteaux de sable de la Côte ou la Foire du Midi. Certains d’entre eux trouvant même l’occasion de se faire un petit coup de pub, comme « La Libre Belgique » ou encore « Le Soir » dont la vache dénommée « Victorine » (en référence au titre de son supplément pseudo-insolite et à son fondateur, Victor Rossel) signe une chronique hebdomadaire. Les organisateurs ensuite, qui avaient démarré leur carrière en vendant aux Communes des plaques de rues sponsorisées, pouvaient à présent savourer la réussite d’une nouvelle opération, bien plus prestigieuse et juteuse. La Ville de Bruxelles, qui bénéficie d’une animation gratuite pendant trois mois, apprécie elle aussi. A tel point qu’elle aurait déjà demandé aux organisateurs de plancher sur une nouvelle idée, pour l’an prochain. Enfin, ce sont bien sûr les sponsors et les publicitaires qui jubilent. Ils assurent non seulement leur visibilité, à moindres frais, dans une partie de l’espace public qu’ils n’avaient pas encore su atteindre. Mais surtout, grâce à la complicité de la Ville de Bruxelles, ils ont ainsi réussi à créer ce précédent qu’ils ne manqueront pas de réitérer. Dans « La Libre Belgique », la banque Fortis confirme quant à elle que sa participation représente un intérêt commercial tout en lui permettant de prendre part à un projet culturel. Même enthousiasme dans un magasin de jouets de la très chic avenue Louise, pour qui l’action semble porter ses fruits: la vache se trouve à proximité du magasin et depuis lors, les clients se font plus nombreux. Quant au parrain principal, il est aux anges. Intimement liée à Cofinimo (qui joue dans la cour des grands du marché immobilier bruxellois), la société Robelco explique son parrainage de l’opération par sa sensibilité à l’intégration harmonieuse du bâti dans son environnement et par le fait que le concept bovin correspond totalement à ses valeurs et à son objectif, qui est de rendre Bruxelles vachement plus belle, plus esthétique, plus ludique, plus dynamique et plus citoyenne… De vrais altruistes, ces promoteurs immobiliers!

La citoyenneté étant un thème porteur, les organisateurs ne se sont en effet pas privés de l’utiliser. Leur dossier de presse présente par exemple Art on Cows comme un événement de mobilisation citoyenne, les habitants de la ville étant mu par le même enthousiasme de montrer leur ville sous un jour sympathique, bariolé et bien vivant. « La Libre Belgique » acquiesce: L’exposition connaît un vaste courant de sympathie auprès des Bruxellois et des touristes. Mais c’était sans compter sur le fait que tous les habitants ne partagent pas ce point de vue…

Mais les « artistes frustrés » et les « vandales » gâchent la fête !

Moins d’un mois après l’arrivée des 187 vaches sur le territoire de Bruxelles-Ville, les organisateurs déchantent. L’expo suscite certaines jalousies, se lamentent-ils. Et comme le veut la logique du feuilleton, l’annonce de la première griffe ou oreille cassée devait suffire à mettre la presse en émoi et à mettre en boîte un nouvel épisode…

Peu de temps après avoir relayé un appel au respect suite à de premiers actes de vandalisme, « Le Soir » titre en première page: La violence n’épargne pas l’art de rue. Les faits évoqués se sont produits à Liège, à Ostende… et à Bruxelles, où Art on Cows est victime de déprédations qui sont notamment l’oeuvre d’enfants turbulents et de curieux.

Grâce à l’interview de l’une des organisatrices, « Le Soir » nous apprend en effet que deux types de vandalisme sévissent. D’une part, il y a le vandalisme normal, provoqué par la curiosité notamment lorsque des enfants montent sur les œuvres ou des touristes qui les abîment en prenant des photos. « Normal » certainement, mais non prévu par les initiateurs du projet, si l’on en croit du moins le palpitant témoignage du nettoyeur chargé de la propreté des vaches, publié en exclusivité par « La Capitale ». Selon lui, les visiteurs n’hésitent pas à grimper sur les vaches. Ca les dégrade, la couleur part. De plus, certaines vaches ne sont pas attachées et risquent de tomber. Les vaches n’avaient-elles donc pas été conçues pour être touchées, chevauchées, ni même photographiées?…

Aucun journaliste ne s’étonne de cet amateurisme patent. Car à leurs yeux, le plus grave réside ailleurs: dans le vandalisme de type organisé, où des groupuscules vont sur place, bien décidés à saccager les génisses décorées. Les organisateurs d’ Art on Cows pensent même savoir que ces attaques ont été commanditées par des individus autres que ceux qui les ont perpétrés: des petites mains, agissant pour des commanditaires. Une maffia, en quelque sorte?

Un quotidien de la carrure du « Soir » ne pouvait pas se contenter de cette lumineuse analyse. Un sociologue fut donc convoqué, pour nous expliquer comment de tels passages à l’acte sont possibles. Sa réponse est simple, mais grave: les freins sociaux sont moins solides; ce vandalisme serait le fait de gens peu habitués à être en présence d’œuvres d’art. En somme, des gens « peu cultivés », qui ne vont pas au musée et qui donc, une fois confrontés à une oeuvre d’art contemporain en rue, ne peuvent pas reconnaître ce qui est beau… L’artiste Jacques Charlier confirme: Il y a de la provocation à mettre des oeuvres d’art face à un public peu habitué aux démarches culturelles. Peut-être ce public néophyte, pourtant ciblé par Art on Cows, a-t-il tout simplement confondu les oeuvres avec de vulgaires pancartes publicitaires?

« Monsieur Sponsor » dans son pré privatisé

Mais en quoi ont donc consisté ces attaques graves et inquiétantes dénoncées avec tant de virulence? Si l’on exclut les traces de pieds des enfants, les graffitis, une dame de 70 kg qui s’assied sur le cou d’une vache pour être prise en photo par son mari, et des témoins qui auraient vu une bande huit personnes – des femmes- lacérer une vache au cutter en pleine journée, le principal acte de saccage organisé évoqué consiste en un vol organisé… Qu’a-t-on donc dérobé qui ait tant de valeur, si ce ne sont pas des vaches?

La plupart des plaques indiquant les noms des artistes et des mécènes ont été enlevées, relate « Le Soir ». Sans foi ni loi, ces vandales arrachent le pedigree des vaches. Ce qui révolte au plus haut point les organisateurs: C’est une atteinte au travail de l’artiste, car ces plaques constituent pour lui un moyen de se faire connaître…

En réalité, cette indignation trouve peut-être son origine ailleurs que dans le souci que les organisateurs portent à la renommée des artistes. C’est à nouveau « Le Soir » qui nous l’explique, au détour d’un article qui ne manque pas d’ambiguïté: Si le nom de leur père nourricier – Monsieur Sponsor – disparaît, la présence des vaches dans le pré bruxellois ne se justifie plus guère… A elle seule, cette petite phrase est non seulement l’aveu de la réelle motivation de la présence des vaches en rue; mais elle indique également la raison pour laquelle un commando a probablement choisi d’arracher minutieusement l’ensemble des plaques.

Néanmoins, les enquêteurs d’Art on Cows en cela relayés par la plupart des médias, préfèrent privilégier l’hypothèse de collectionneurs ou de vandales. Tout en continuant à entretenir amalgame et confusion entre différents types de vandalisme. Exemple (dans « Le Soir »): puisque les vaches les plus vandalisées (au Heysel) sont celles qui appartiennent à des associations, ils en concluent que la disparition des plaquettes n’a rien à voir avec des motivations anti-commerciales. Ainsi, tout le monde qui « abime une vache » est mis dans le même sac et personne ne se demande même pourquoi, justement, toutes les vaches « associatives » sont exposées au Heysel, loin des hordes de visiteurs du centre-ville; alors que toutes les autres sont, elles, condensées dans quelques quartiers prestigieux ou commerciaux…?

Règlements de comptes à Cow-City

L’insinuation du « Soir » était claire. D’après l’article, les vaches ne seraient donc pas principalement des œuvres d’art… Un débat aurait pu s’amorcer là, les journalistes ayant une bonne occasion de faire enfin leur travail. En effet, quelques questions élémentaires ne manquaient pas d’apparaître à la lecture de ces articles…

Quelle est, par exemple, la réelle proportion d’argent attribuée au social et au carritatif, dans les différentes transactions financières bovines (première vente puis vente aux enchères)? Quelles sont les relations entre les organisateurs et leurs « parrains principaux » (Robelco, Artecom, Renault…)? Et quid des réelles motivations de ces entreprises, ou encore de la position équivoque de la Ville de Bruxelles face à cette publicité camouflée et non-taxée qui s’expose dans ses rues?

Mais non. Les organisateurs réfutent ce débat et décrètent: Lorsqu’on nous accuse d’agir dans un but commercial et de ne pas faire de l’art, ce n’est pas l’objet de la question. Le seul débat qui les intéresse est d’une autre nature. Il leur faut sauver les vaches et donc, sécuriser un espace public qui leur paraît aussi hostile et dangereux que le Far-West. Il n’en faut pas plus pour que les médias reprennent en choeur ce message sécuritaire. Avec d’autant plus de vibrato que les organisateurs leur annoncent, atterrés, que c’est à présent à présent l’enlèvement d’une vache qu’ils ont à déplorer…

« Deci-Bella » a mystérieusement disparu du Parc Royal. Bruxellois, on attaque vos vaches!, titre rageusement « La Capitale » sur toute sa couverture. « La Dernière Heure » s’indigne: Bruxelles est la première ville où l’on déplore une telle disparition, profite de l’occasion pour tenter une comparaison sécuritaire entre Bruxelles, Chicago et Sydney (deux autres villes où des « Cow Parade » ont été organisées) !

C’est un acte gratuit, nul, débile !, tempêtent quant à eux les fins limiers d’Art on Cows, pour qui l’affaire est déjà plaidée: cette fois encore, c’est un seul et même gang organisé qui a sévit.

Du coup, certaines vaches ont dû être déplacées dans des endroits moins dangereux pour elles, plus près de leur sponsor. Les organisateurs disent même avoir peur de devoir annuler leur exposition, si trop de sponsors en arrivaient à vouloir mettre leur vache « en sécurité » (dans une vitrine, un centre commercial…). Alors pour eux, le temps de l’action a sonné…

Une conférence de presse est organisée. Le message est confus. Un organisateur clame d’abord son ouverture au dialogue avec les anti-vaches. Puis, furieux, le patron d’Art on Cows se lâche: On nous cherche visiblement, mais je dis à ceux qui nous cherchent qu’à partir d’aujourd’hui, c’est nous qui allons les rechercher! Ambiance.

Les organisateurs ne décolèrent pas. C’est à ce point, affirme « La Capitale », qu’ils ont décidé de réagir vivement, en invitant le public, qui de toute évidence aime ces vaches, à dénoncer les inciviques via internet. L’Echevin de la Culture de Bruxelles compatit à leur douleur et se prend lui aussi à vouloir jouer au Sheriff. Tombant pieds joints dans le panneau, Henri Simons déclare à « La Libre Belgique » avoir sensibilisé la police de Bruxelles à cette question des vaches.

C’est avec un premier degré pathétique que les journalistes traitent ce nouveau coup  vache, se contentant de « dévoiler » des mesures dignes d’un Western: un avis de recherche national et international a été lancé pour retrouver « Deci-Bella », une plainte contre X a été déposée, la police enquête, les organisateurs sèchent leurs larmes tandis que les mesures de sécurité et de surveillance ont été renforcées en ville et qu’un Cow-Hospital va voir le jour pour réparer les vaches vandalisées! Personne ne relève que ce « service après-vente » (payant pour les sponsors) n’avait pas été prévu jusque-là; ce qui en dit pourtant long sur la naïveté des organisateurs, s’imaginant que des objets placés en rue pendant trois mois ne subissent pas de détériorations.

Elan civique contre « les lâches et les jaloux »

Appel à la délation et avis de recherche relayés abondamment par la presse, sensibilisation de la police… Quel formidable élan de civisme spontané! Et quelle vision touchante d’une ville plus dynamique et plus citoyenne! Pourtant, cette délirante dramatisation des enjeux n’a pas suffit à rassurer les organisateurs. D’après le jugement expert de ceux-ci, la police bruxelloise est moins présente dans les rues qu’à New-York ou à Luxembourg. Et cela leur pose problème. Suivons leur regard…

Puisque la police ne fait pas bien son travail, voilà le privé qui vient à la rescousse. Securis, la société chargée de la protection et de la surveillance des vaches, travaille aujourd’hui en collaboration avec la police pour retrouver cette bande organisée. Elle va aussi désormais renforcer ses rondes, et ce gracieusement selon certains journaux!

Mais alors qu’ils s’étaient faits les porte-parole d’organisateurs vitupérant sur ces lâches, qui ne signent pas leurs actes et agissent à visage couvert, la plupart des médias se sont bien gardé de signaler à leurs lecteurs quand une lettre de « revendication » fut envoyée à propos de la disparition de « Deci-Bella ». Seule « La Capitale » y consacra un article, mettant à nouveau les vaches en Une de son édition.

decibella

Mais ni « Le Soir » ni « La Libre », qui avaient pourtant fait grand cas de ce vol et relayé les hypothèses les plus fantaisistes sur ses motivations, n’ont pas jugé utile de l’évoquer. Normal, sans doute, puisque la vache y signait elle-même un appel à l’émeuh-te, dénonçant la mascarade commerciale d’Art on Cows et incitant les autres vaches à s’évader comme elle, loin de l’esclavage promotionnel et publicitaire auquel elles sont soumises (« La Capitale »). Le « Soir » et « La Libre » ont peut-être eu peur que leurs vaches soient à leur tour prises de démangeaisons…

Interrogé sur la lettre de « Deci-Bella », un organisateur réagit dans « La Capitale » en pointant les coupables: ce sont des artistes contestataires qui défendent un art purement intellectuel. Sa collègue complète leur portrait: ce sont des jaloux…

Quelques semaines plus tôt, la même déclarait au « Soir » que les gens qui saccagent ainsi les oeuvres ne font souffrir que les artistes. Et la voilà, s’appitoyant sur le sort de cette vache qui ne pourra plus être mise en vente au profit d’oeuvres caritatives, omettant cependant de rappeler aux lecteurs que sa société empoche 22% de cette vente, que le sponsor (récupérant ainsi au moins une partie de sa mise) et le concepteur suisse du projet prélèvent chacun une commission semblable (25% et 20%), ou encore que ladite vente aux enchères est avant tout conçue comme un « return » pour les patrons (publication d’un catalogue, présence des vaches pendant cinq jours sur la Grand Place, nouvelle campagne de presse, etc.).

Dans « Zone 02 », la gentille organisatrice explique moins naïvement sa désolation pour la vache disparue: le sponsor (Fortis Banque) est attristé, s’émeut-elle…

La presse incendiaire sollicite Krishna pour un « happy end »…

Dix jours plus tard, quand une seconde vache vient à disparaître des prés bruxellois, le mot d’ordre est « motus et bouche cousue ». Cette fois, ni conférence de presse, ni échos dans une presse qui avait pourtant prouvé sa complaisance. Pas de revendication, non plus. Il faut découvrir sur internet un nouvel avis de recherche, pour apprendre qu’il s’agit en fait d’une demi-vache puisque c’est la moitié de « Marguerite » qui a cette fois mis les voiles.

Son autre moitié sera réduite en cendres, fin août, provoquant de nouvelles réactions enflammées « La Libre » trouve cela lamentable tandis que « La Capitale » estime qu’il s’agit d’un acte dangereux pour l’environnement. Quant au « Soir », il s’adresse directement à l’auteur de l’immolation via une véritable leçon de morale signée par la vache « Victorine ». Extrait: Aujourd’hui, seuls les hindous nous honorent encore. Aux Indes, nous sommes libres et protégées de Krishna (…) Et c’est sans compter qu’en retour, nous y offrons aux hommes notre lait, nos fils pour qu’ils tractent les charrues et notre bouse pour qu’elle nourrisse la terre (…) Là-bas, nous sommes encore sacrées. Et présentes dans les villes telles des ambassadrices rappelant aux humains le respect qu’ils doivent à leur terre nourricière. C’est un peu pour cela, aussi, que nous étions installées pour l’été à Bruxelles…

Henri Simons émet l’hypothèse d’une incompréhension face à l’art contemporain. Les organisateurs, eux, veulent se faire justice. C’est désolant pour la Belgique et pour Bruxelles, commentent-ils. Suite à cette nouvelle déclaration de guerre, ils suggèrent que les auteurs de cet attentat anti-Belge soient punis sévèrement par les autorités de la Ville.

Ils ajoutent penser sérieusement à enfermer les vaches pour les protéger. Mais: nous ne pouvons pas placer un homme auprès de chaque vache, avouent-ils désolés. Ils avancent dès lors une solution qui reviendrait à démonter l’expo et à enfermer toutes les vaches en milieu fermé… Dans la vitrine de chacun des sponsors, par exemple? Ou dans un centre commercial, comme le sort qui fut déjà réservé cet été à l’exposition de pipes géantes à Liège?… Une solution qui a au moins le mérite de rendre plus clair le véritable pedigree des vaches d’Art on Cows.

Quant au Cow-hospital qui avait été ouvert pour soigner les bêtes malades et lancé à grand renfort d’effets d’annonce, « Le Soir » nous apprend qu’il reste désespérément vide et ne sert donc à rien… Etonnant, non? « La Capitale » détaille: certaines vaches ne seront réparées que pour la vente aux enchères et conservées chez les propriétaires ou dans un endroit fermé, en sécurité.

Jalousie, violence, lâcheté, vandalisme… Commando, gang organisé… Proportionnellement aux éloges qu’ils avaient réservées à la ´Promenade des vachesª, les médias n’ont pas lésiné sur les mots pour condamner les « actions anti-vaches ». Entre les vandales et les organisateurs, il ne s’est trouvé aucun journaliste pour se demander lequel des deux gangs est réellement le plus organisé…!?

Ils ont préféré distiller le prêt-à-penser d’Art on Cows et véhiculer une vision caricaturale de la société. Où de gentilles entreprises désintéressées font du mécénat artistique (« patronat » artistique?), où les citoyens sont des patriotes soucieux de l’image internationale de leur ville, où des « créatifs » sympas font de l’art « chouette »… Mais où, néanmoins, les vandales agissent en toute impunité, des sociétés de gardiennage devant prêter main forte à la police et les organisateurs privés devant organiser leur propre justice…

Enfin, les médias n’ont pas hésité à consacrer aux vaches un espace à faire pâlir les plus grands festivals culturels. La place consacrée à la disparition d’une vache en fibre de verre était sans comparaison avec, par exemple, le peu d’écho réservé le même jour à l’arrestation de vingt-deux sans-papiers équatoriens à Saint-Gilles…

L’été bruxellois était vraiment digne d’une mauvaise série B.

• Gwenaël Breës, article paru en novembre 2003 dans le hors-série « Fart on Co’s » (visiter le site ou télécharger en pdf).




Fart on Co’s

Entre juin et septembre 2003, l’association « Art on cows » organise à Bruxelles ce qu’elle appelle la plus grande exposition d’art en plein air d’europe : la Cow Parade. Ce sont 187 vaches en plastique moulé (grandeur nature) décorées par des artistes que cette exposition rassemble dans les zones commerciales et touristiques de la ville.

« Art, fun and charity », une grande exposition (art) accessible à tous (fun) pour la bonne cause (charity) fonctionne comme suit. Un « mécène » achète une vache pour la maudite somme de 4250 Euros. Il la fait décorer par un « artiste » (Ministre de la Région wallonne, enfants de journalistes…). La vache est exposée dans la rue pendant 3 mois vissée à un socle de pierre. À l’issue de cette exposition, elle est vendue aux enchères. 33% des bénéfices de la vente vont à des fondations d’aides à l’enfance. Les autres 67 % retournent dans la poche des différents investisseurs (mécènes, Cow Parade, Art on cows).

Tout un poème financier savamment orchestré par de joyeux penseurs en marketing et abondamment déclamé par une presse qui rêvait du feuilleton de l’été. Face à ce matraquage médiatique à sens unique du côté ludique de l’amusement et amusant du ludique, nous avons tenu à travers un journal titré « Fart on co’s » (péter sur les compagnies) à recontextualiser ce type d’évènement. C’est-à-dire à rendre visible l’idéologie qui la véhicule et qu’elle véhicule, l’aspect publicitaire et sécuritaire qu’elle cache, ses conséquences sur la ville (le parrain du projet est un important promoteur immobilier), le tourisme, le champ social, politique et culturel…

Visiter le site ou télécharger le journal en pdf.